Près des beaux quartiers et de ses habitants parfois méfiants, un chapiteau rouge abrite un univers hors du temps et ce cirque continue à vivre malgré les difficultés rencontrées l’an passé, voire certains actes de malveillance. Le public les soutient et dans une atmosphère chaleureuse et festive nous retrouvons la magie du cirque d’antan, loin des paillettes, des lumières artificielles et des orchestres modernes et trop bruyants. Ici sous ce petit chapiteau d’une capacité de 300 personnes, on se sent à l’abri des intempéries (les grosses gouttes des froides averses d’avril, ses bourrasques) et à l’écart de la ville. On se serre sur les bancs en bois en retrouvant son âme d’enfant. Tout est à dimension humaine : la famille, la durée, l’espace, les dimensions et la distance avec les spectateurs. En effet on se sent immédiatement en famille et l’on fait la connaissance de toutes les générations. À l’entrée la mère (Mme Romanès) accueille le public et ses chansons entraînantes rythmeront ces numéros.  Un petit orchestre, composé de quatre ou cinq musiciens assis un peu en arrière sur la piste, vient compléter la joyeuse troupe avec des moments de suspense lors de numéros qui vous tiennent en haleine alternant avec les intermèdes de danses et de chants sans aucun temps mort.

Le père, le chef, véritable paterfamilias, Alexandre Romanès, est présent à l’ouverture et à la clôture du spectacle – il dédicace trois de ses recueils publiés par Gallimard, près d’appétissants beignets et d’affiches à emporter en souvenir. Poète et philosophe à ses heures jamais perdues, il se présente comme un ardent défenseur de la langue française et le représentant d’une culture tzigane en voie de disparition en Europe. Sa bonhomie n’est pas dénuée d’humour, allant jusqu’à l’ironie quand il se présente, prénom et nom, en précisant que « nul n’est parfait » ou quand il propose des vignettes « Cirque Romanès » à coller sur son pare-brise et qui permettent de se faire contrôler tout le temps. Sans oublier l’autodérision lorsqu’il présente un numéro avec Kiki, le petit chien court sur pattes, faussement récalcitrant et vraiment gourmand alors que dans sa jeunesse le père était confronté à de véritables fauves. Même jeu comique avec l’attente du public et les clichés sur le monde du cirque et des forains avec la petite fille qui virevolte avec ses aînées dans de longues jupes à volants multicolores et qui fait un tour de piste, arborant un sourire malicieux et sur ses épaules un long « boa » en plastique qui au début fait frémir les spectateurs crédules. Pas de chevaux ni de tigres. L’être humain est au centre du spectacle. Plus grand sera le danger pour celle qui dansera avec des cordes enflammées, tournant dans l’obscurité.

Cependant tout le monde a sa place, l’essentiel étant de participer, même une seule fois et pour des numéros plus courts et apparemment moins complexes ou plus « classiques », du plus jeune jusqu’aux plus grand(e)s, selon ses capacités et ses talents, chacun ayant plus ou moins sa ou ses spécialités sans pour autant entrer en concurrence avec ses frères, sœurs ou cousin(e)s. Le même esprit de famille est perceptible, par-delà les ressemblances physiques et surtout on sent une joie de vivre et le plaisir d’accomplir ces prouesses à la fois familières et extraordinaires car vues de près, à quelques mètres à peines des gradins. Sourires, éclat des yeux, tremblement, émotion, gouttes de sueur, muscles tendus, souffle court : tout est partagé à la seconde près avec sympathie, voire empathie. L’un jonglera avec des balles, l’autre avec des anneaux, un troisième évoluera dans un grand cerceau, transformant son propre corps en immense roue humaine. Les hommes sont discrets ; l’un d’eux a l’air d’un grand et svelte Pierrot lunaire sous son chapeau mobile, à mi-chemin entre le clown mélancolique et un Charlot acrobate et jongleur.

Les jeunes femmes sont plus impressionnantes, alliant prouesse sportive et grâce sensuelle des costumes chatoyants et des longues chevelures flottantes. Oiseaux ou fées des airs, elles défient les lois de la pesanteur en grimpant comme des chats puis elles se laissent tomber et se rattrapent à la dernière minute à un trapèze ou à de larges et longues bandes de tissu, sans filet protecteur. La funambule au teint de porcelaine et aux cheveux roux avec son petit parapluie d’équilibriste, avance, danse, tressaute sur sa corde tendue entre deux chaises – sans être trop éloignée du sol diront les esprits blasés – mais les choses se corsent lorsqu’un compère lui propose des escarpins avec de hauts talons (10 cm au bas mot) qu’elle chausse lentement avant de parcourir le fil tendu, encouragée par le père : tout le monde retient son souffle et cela tient tout simplement du miracle. Le plus beau numéro, simple et émouvant est sans nul doute concentré dans ces longues minutes aux cours desquelles la blonde danseuse (qui fait de nombreuses autres apparitions au sens magique du terme), yeux mi-clos, tourne lentement et langoureusement sur elle-même, plongeant le public dans un vertige et un envoûtement sans limites. Et l’on aimerait que ce spectacle flamboyant, plein de poésie et de liberté soit lui aussi sans fin.

Du 01 avril au 5 juin 2017
Au Cirque Romanès, 75016

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