À la recherche d’une « forme généreuse, énergique, qui s’adresse à tous les publics », comme il le dit dans une interview accordée à Mélanie Drouère, Ludovic Lagarde s’attaque pour la première fois à un grand classique, en travaillant avec la Comédie de Reims et trois générations d’artistes. Soucieux de rendre « ce climat d’urgence », « cette volonté de révolte », il transpose dans notre monde actuel l’univers bourgeois, en dentelles et enrubanné de Molière dans un décor inattendu (en récupérant des éléments de décor d’anciennes pièces) rappelant un entrepôt ou un hangar où s’entassent des caisses de déménagement, des boîtes en carton, avec des chariots, des diables et une sorte de cuisine ambulante improvisée dans une roulotte en bois aux allures de bar à frites.

aLes personnages bien ancrés dans notre monde contemporain portent des vêtements d’aujourd’hui (légèrement vintage, années 80-90) et sont sans cesse en mouvement, courant, sautant, tombant avec des gestes saccadés et convulsifs qui rendent compte d’une énergie habituellement bridée par les convenances, la famille, la société et qu’un rien fait exploser. Cette violence verbale et physique inattendue révèle des relations humaines perverties entre un père et ses enfants, un homme manipulant et tyrannisant son entourage. On est loin de l’image du monde policé et lisse que nous renvoie le classicisme des manuels scolaires. Tout le personnel est rajeuni, y compris les domestiques, avec l’étonnant maître Jacques joué par une comédienne tatouée, aux allures de voyou et au ton gouailleur. Ludovic Lagarde a particulièrement travaillé les personnages secondaires qu’il a mis en relief, comme ce maître Jacques féminisé et rajeuni, La Flèche et surtout Frosine aux jambes interminables, aux allures de vamp hollywoodienne et de femme fatale, entre la cougar et la business-woman avec sa valise à roulettes, sa tablette et son téléphone ultra-moderne.

C’est surtout Harpagon qui surprend. Au lieu d’un vieillard aigri, soupçonneux et libidineux, on découvre un sexagénaire qui a tous ses cheveux – encore noirs d’ailleurs – grand, nerveux, à l’allure dégingandée avec ses grands gestes fous et saccadés qui font penser à un début de Parkinson, ses moments de familiarité complices faussement affectueux puis ses crises colériques épouvantables moins effrayantes que ses manœuvres sournoises. C’est un père dénaturé dont la monstruosité morale est indécelable, machiavélique et fourbe, un diable boiteux qui tire les ficelles du jeu et dont la toute-puissance est sur le point de précipiter dans le malheur ceux qui vivent sous sa férule et sa dépendance. Et en même temps, il est terriblement proche et humain, manipulateur, toxique, dirions-nous aujourd’hui, dans cette transposition décalée et truffée d’anachronismes cocasses. Son fils et sa fille sont en pleine révolte adolescente, boudeurs et souvent soumis et apeurés et leur future belle-mère est elle aussi du côté de l’insoumission, de l’opposition à l’ancienne génération. C’est une véritable atmosphère de complot (tous contre un) et de conspiration familiale.

bLa tonalité est donnée dès les premières minutes avec la musique, le rythme endiablé, les personnages qui courent avec précipitation vers leur destin, se cherchent et se retrouvent. Au début de la pièce Élise et son amant (dans tous les sens du terme) sont débraillés, La Flèche est dévêtue puis rhabillée comme pour montrer la mise à nu du cœur humain. La mise en scène met l’accent sur les moments de tension, de violence, en réorientant le texte vers une exacerbation des passions. Dans la lumière crue et impitoyable de cette pièce pourtant très sombre, le deus ex machina (le père Anselme) n’apparaît pas pour sauver la situation comme dans le texte original car la fin a été modifiée et on remarque à peine les coupures. En effet on est dans un univers à échelle humaine et de fait plus familier et crédible, loin des types moliéresques parfois caricaturaux et invraisemblables.

sLa richesse est matérialisée par l’accumulation des meubles et des objets sans que cela vire au bric-à-brac confus. En effet l’œil paternel prétend tout contrôler (Big Father is watching you…) avec cet écran-télé, sa caméra de vidéo-surveillance braquée sur la partie du jardin où la fameuse cassette est enterrée. L’avarice est bien cette prolifération de biens inutiles et cachés et correspond à l’absence de générosité dans le domaine pécuniaire et affectif. Elle est d’une étrange actualité au plan métaphorique et les tyrans domestiques et autres Harpagon destructeurs sont partout autour de nous : « Harpagon est un être de la rétention. […] il crée de la privation […] Il bloque le don, la générosité, l’amour. » (même entretien) Cela aboutit à une forme de malthusianisme émotionnel. La mise en scène originale, infidèle et décapante de cette pièce dépasse l’univers de Molière et le canevas initial pour dénoncer le mensonge qui sépare les êtres
et la société de consommation dans laquelle l’autre n’est plus une fin mais un moyen. Ce qui domine, c’est le rire grinçant et la noirceur diffuse. Les vers de Musset semblent alors trouver tout leur sens ici :

« Quelle mâle gaieté, si triste et si profonde
Que, lorsqu’on vient d’en rire, on devrait en pleurer ! »

Mise en scène Ludovic Lagarde

Du 02 au 30 juin 2018

Au Théâtre de l’Odéon (Place de l’Odéon, 75006 Paris). tél 0144854040

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