Il s’est agi d’une première, donnée à l’Opéra national de Lorraine en clôture du Livre sur la Place à Nancy. Le spectacle fera l’objet d’une reprise au théâtre de l’Oeuvre en septembre et octobre à Paris. Le changement de lieu, les ajustements nécessairement opérés dans l’intervalle, devront évidemment conditionner l’appréciation qui suit. 

  la-passion-suspendue-tdr-400x150

Tout part d’une situation d’interlocution, mais pas de celle que met en place habituellement le théâtre, non pas dialogue entre des personnages, mais entretien conduit par une jeune journaliste inconnue auprès d’une écrivaine au retentissement mondial. Cette situation revêt une double implication : le décalage patent entre la modestie des interrogations et le matériau des réponses, un texte substantiel, mais conservant les traits de l’improvisation qui ne peut être constitué en soi comme oeuvre.

Toute la difficulté vient de là : traiter comme un absolu ce qui n’est que passage. Or, cette manière de figer intervient à trois reprises au moins : Leopoldina Pallotta della Torre recueille les propos de Marguerite Duras et en fait un livre, une bande son est transformée en lignes définitives, René de Ceccatty traduit de l’italien en français une voix française à l’origine, enfin, Fanny Ardant s’emploie à connaître par coeur et donc à restituer avec toute l’exhaustivité possible ce qui s’entendait au départ comme une fluidité. Certes, si les confidences ont un effet d’instantanéité, leur teneur a fait l’objet d’une élaboration mentale au travers des années, et leur spontanéité est toute relative. Cependant, est perdue cette chaleur de l’échange avec ses émotions ses silences sous l’effet d’une récitation un peu trop mécanique. Bertrand Marcos aligne les interrogations de façon serrée, comme s’il s’agissait d’une trame que la journaliste avait écrite d’avance et que la conversation ne pouvait ni changer, ni moduler, et cette idée d’un canevas préalable retentit sur l’interprétation des propos de Marguerite Duras qui récite en cette fin des années 80 une biographie devenue un mythe.

Bertrand Marcos s’est imposé peu ou prou comme un spécialiste de Marguerite Duras, lui consacrant plusieurs spectacles, il occupe cette fois la double fonction du metteur en scène et du journaliste, place délicate en ce qu’elle suppose effacement vis-à-vis de la vedette (celle qu’est Duras et celle qu’est Fanny Ardant) ; en outre, celui ou celle qui conduit l’entretien n’est pas un personnage, tandis que l’autre en est un, même s’il faut tordre quelque peu le terme qui n’équivaut pas ici à sa définition dans la dramaturgie classique.

Il n’empêche que Fanny Ardant parvient à moduler une existence, en souligner les souffrances, les sourires tremblants, à récapituler les grands engagements, les thèmes majeurs, sans que les spectateurs aient le sentiment d’un devoir, on glisse peu à peu dans cette intimité avec le sentiment malgré tout d’une effusion.

 

412T4f4jZpL._SX301_BO1,204,203,200_

Le Théâtre de l’Œuvre
55 rue de Clichy
75009 Paris

Du 25 septembre au 04 octobre 2019
Les 25, 26, 27, 28, 30 septembre à 19h, le 29 septembre à 17h et les 1er, 2, 3, 4 octobre à 19h

LA PASSION SUSPENDUE
Marguerite Duras
Avec FANNY ARDANT et Bertrand Marcos
Adaptation et mise en scène Bertrand Marcos
Lumières PATRICK CLITUS
D’après les entretiens avec Leopoldina Pallotta della Torre
Traduction René de Ceccatty
Éditions du Seuil / Éditions Points

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.