Charlotte est jeune, rêveuse et exaltée. Elle porte le nom de sa tante, suicidée à 18 ans. Sa mère, aussi, s’est jetée par la fenêtre lorsque la petite avait neuf ans. Et sa grand-mère plus tard, réitèrera le geste. Trinité décimée. Mais Charlotte est jeune, et a un père qui l’aime et une belle-mère qu’elle admire tant, une diva, la belle Paula Lindberg. Et cet homme, le professeur Wolfsohn, qu’elle aime et admire plus encore malgré son indifférence. Charlotte est jeune, et elle veut vivre. Farouchement.
C’est pourquoi elle peint. Elle peint des toiles aux trois couleurs, au bleu au rouge au jaune, elle peint les visages éclatants de ceux qui l’entourent et la fascinent, de ceux qu’elle aime. Elle a du talent, on le dit. Un bel avenir qui l’attend.
Seulement voilà. Charlotte est juive, et c’est la guerre. Uns à uns autour d’elle les piliers de son existence seront fauchés, emportés, déportés. Et elle aussi bientôt qui porte une fleur jaune clouée sur le dos comme un soleil diffracté. Charlotte peint, Charlotte lutte mais les cris du Heil Hitler finiront par avoir raison d’elle, un jour de septembre 1943.

Le texte d’Anne-Marie Cellier, remarquable de délicatesse et de poésie, nous raconte tout ça, toute cette jeune vie fauchée dont il nous reste aujourd’hui l’oeuvre : un millier de gouaches, textes et partitions, Leben ? Oder theater ? (Vie ? Ou théâtre ?).
Sur scène une jeune comédienne incarne Charlotte dans sa joie comme dans ce désespoir qui ne la quitte jamais. Enfiévrée et forte, timide et fragile. Un homme à ses côtés tient lieu de narrateur, et endosse tour à tour les rôles évoqués par Charlotte même : le père, la diva Paula Lindberg, cet homme qu’elle aimera sans retour ou même sa vieille grand-mère. À eux deux ils recréent tout, dans un concert de voix qui se répondent, changent de ton, passent du bonheur au tragique.

Le plateau est onirique, d’un onirisme de cauchemar. D’immenses silhouettes se dressent en fond de scène, statures imposantes de robes et de manteaux, vides, de quatre mètres de haut. Les fantômes de Charlotte, sa famille décimée. Ceux qu’elle convoque pour nous, pour témoigner de son existence.
Deux grandes carcasses métalliques s’étendent au sol ou s’érigent en l’air, plats quadrillages de fer qui évoquent successivement les barreaux d’une prison, des barbelés, une fenêtre (ouverte pour voir au travers ou pour y mourir, aussi), devient un appui du corps.
Et sur les robes, au fond, se projettent parfois les peintures de Charlotte. Tâches de couleurs chamarrées qui habillent le vêtement terne, le plateau assombri, comme les dernières traces laissées par la jeune femme.

Charlotte chante mais personne ne l’entend. Elle se demande, vous souviendrez-vous d’elle ?

Présenté au Théâtre des Italiens
Dans le cadre du Festival Off d’Avignon

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