Le poète romantique Lord Byron disait de Germaine de Staël : « Elle pense comme un homme, mais hélas ! Elle se sent comme une femme. » De Staël (1766-1817) est connu comme théoricien politique, hôtesse de salon, survivant de la Révolution française et critique de Napoléon. Elle était la fille de Jacques Necker, l’influent ministre des Finances de Louis XVI. Écrivaine prolifique, elle était philosophe, essayiste, romancière et l’une des principales intellectuelles publiques de son époque. L’une de ses citations célèbres est « Les hommes ne changent pas. Ils se démasquent ».
Mais en partenariat avec Expand the Canon, une organisation à but non lucratif basée à New York qui « découvre et élève des pièces classiques jouées par des femmes et des genres sous-représentés », la troupe de théâtre locale We Happy Few révèle un autre talent insoupçonné de cette femme extraordinaire : un talent surprenant pour la satire.
We Happy Few, une compagnie dédiée à la redécouverte des classiques du théâtre, monte la pièce de De Staël Le Mannequin (1811), une comédie protoféministe rarement produite, jusqu’au 6 juin. La pièce est plus légère que l’air, gracieuse et pleine d’esprit, mais avec une nuance de sincérité qui ajoute à son attrait.
Notre héroïne, Sophie (Gill Rydholm), est confrontée à un prétendant spectaculairement solipsiste, Monsieur de Ville (Em allemand). Rydholm est charmantement stratégique dans le rôle principal de Sophie – jouant peut-être une version idéalisée de de Staël elle-même. Malheureusement, son père, Monsieur Morlière (Andrew Quilpa), a promis sa main à ce bouffon très amoureux de son héritage. Le prétendant de Sophie est français et son père, descendant de huguenots français, est à juste titre ravi.
MORLIERE : Mon grand-père a peut-être été contraint de se réfugier en Allemagne à cause de la révocation de l’Edit de Nantes — certes — mais nous avons toujours gardé notre cœur français –– le sang français –– les goûts français.
SOPHIE : Mais pas exactement un accent français, papa, admets-le.
MORLIERE : J’ai peut-être le malheur de prononcer un mot avec un peu de gouttière de temps en temps, mais il n’est pas nécessaire d’être mesquin pour le faire remarquer. D’ailleurs, si ma langue n’est plus gracieuse, c’est justement là le problème : c’est arrivé parce que je vis avec ces foutus Allemands. C’est précisément pour cette raison que je veux un gendre français. Un gendre français corrigera ma prononciation, fera en sorte que tout paraisse français ici et me racontera des histoires du bon vieux temps de Louis XIV. Quand j’étais petit, mon grand-père me parlait toujours de Louis XIV.
SOPHIE L’homme que vous voulez que j’épouse, papa, monsieur de Ville, est l’homme du monde le moins susceptible de vous dire quelque chose d’intéressant à ce sujet.
L’idée de la pièce est que le prétendant, Monsieur de Ville, préfère que les femmes soient timides, ou mieux, silencieuses, et répond de manière plus romantique à un mannequin qu’à une vraie femme. En revanche, Sophie, se trouvant dans une position intenable, ressemble davantage à de Staël. Elle utilise son intelligence pour trouver une solution plutôt que d’accepter passivement son sort.

Chaque interprète ajoute une certaine nuance à son rôle. En tant que père de Sophie, Quilpa s’extasie sur les gloires de la France comme s’il était sur le point de faire irruption dans « La Marseillaise ». En tant que prétendant indésirable Monsieur de Ville, German caracole, se lèche et suinte d’un égocentrisme positivement festif. Quant à Sophie de Rydholm, elle préside les débats avec un sourire gagnant et un décolleté empire Jane Austen. (De Staël n’aimait pas Jane Austen, trouvant son travail sans passion et provincial.)
En tant qu’artiste local Frederich, le véritable amour de Sophie, Esteban Marmolejo-Suarez a une honnêteté discrète qui rend leur lien compréhensible et réel.
Kerry McGee réalise avec une touche légère et une compréhension intuitive des courants émotionnels sous-jacents. La chorégraphie fraîche et sans effort est de Debora Crabbe.
L’ensemble, de Jon Reynolds, est sobre mais élégant. Les costumes de Wendy Snow Walker sont originaux, élégants et parfaitement adaptés à l’époque de la Régence. La belle conception sonore et la composition, de MIchael Winch, font écho aux ambiances de la performance. La conception de l’éclairage par le designer résident Jason Aufdem-Brinke est particulièrement adaptée au personnage.
Germaine de Staël croyait aux droits des femmes, à la liberté individuelle et à l’abolition de l’esclavage. Elle a sauvé des amis pendant la Terreur. Elle a défié Napoléon et a été bannie pour cela.
Les personnalités qu’elle satirise dans cette pièce — notamment celle du peu sympathique Monsieur de Ville — nous rappellent que nul ne peut mieux se moquer d’un homme égoïste qu’une femme. Le mannequin est rapide, féministe et amusant. Félicitations à We Happy Few et Expand the Canon pour l’avoir fait sortir de l’ombre.
Durée : 70 minutes sans entracte.
The Mannequin joue jusqu’au 6 juin 2026, présenté par We Happy Few au Capitol Hill Arts Workshop, 545 7th St SE, Washington, DC. Achetez des billets (à partir de 20 $) en ligne.
Le programme est en ligne ici.
Lectures complémentaires : Loose Canons : Local Theatre Company reconsiders What’s Classic (article du Washington City Paper de Melissa Lin Sturges, 21 mai 2026)
Le mannequin
Par Germaine de Staël
Traduit par Vivian Folkenflick
Réalisé par Kerry McGee
CASTING
Sophie : Gill Rydholm
Monsieur de Ville : Em allemand
Frédéric : Esteban Marmolejo-Suarez
Monsieur Morlière : Andrew Quilpa
ÉQUIPE CRÉATIVE
Réalisateur et co-directeur artistique : Kerry McGee
Productrice et co-directrice artistique : Rachel Dixon
Chorégraphie : Debora Crabbe
Conception lumière : Jason Aufdem-Brinke
Conception sonore et composition : Mike Winch
Conception scénique : Jon Reynolds
Conception des costumes : Wendy Snow Walker
Dramaturgie : Jess Singly
Directrice de production : Wendy Snow Walker
Régisseur : Kenzie Wentela
Chef d’entreprise : Wendy Snow Walker
