Se rendre au Théâtre du Soleil c’est faire plus qu’assister à un spectacle c’est anticiper celui-ci par imprégnation : en effet, les composantes du drame à venir sont disséminées dans la grande galerie où se mêlent les peintures, les citations murales – formules de sagesse de Gandhi pour la plupart –, recettes indiennes au comptoir, livres à consulter ou à acheter. L’on pénètre peu à peu dans l’intimité de la préparation, écoutant les voix qui s’accordent, épiant dans les plis des rideaux les étapes du maquillage, la barbe qui se colle au menton ou la poudre de riz blanche qui va fabriquer le héros japonais. Puis l’on s’installe enfin conditionnés pour près de quatre heures de représentation.

Le théâtre d’Ariane Mnouchkine et de sa troupe a l’ambition d’être un théâtre total, mêlant la danse, la musique, le chant, en appelant à toutes les histoires, celle du Nô, celle du Terukkuttu (forme populaire tamoule), à toutes les traditions, celle de la mise en scène indienne du Mahabharata, à toutes les références : Shakespeare ou Tchekhov sont convoqués non seulement dans l’idée d’inscrire une filiation, mais comme personnages sur scène affirmant leur point de vue sur la dramaturgie, ses choix, ses buts. Hélène Cixous a donc plutôt brodé le texte qu’elle ne l’a écrit, car ce n’est pas lui qui commande l’ensemble, force est donnée plutôt aux tableaux, à l’enchaînement d’actions dont l’intensité visuelle prévaut sur la profondeur de l’écoute. Car le paradoxe de cette chambre, que par association on entendrait comme le lieu préservé, tamisé, le hors lieu peut-être, est qu’elle est traversée en tous sens par des armées, des guerriers, des interprètes, plus tonitruants les uns que les autres troublant (et enrichissant) le sommeil de Cornélia (Hélène Cinque). La malheureuse doit prendre la responsabilité d’exécuter la commande passée par l’Alliance française tandis que le directeur Lear a abandonné ses comédiens, frappé d’incapacité créatrice au lendemain des attentats du 13 novembre. Avouant d’emblée qu’elle n’a ni le talent ni l’ingéniosité nécessaires pour endosser une pareille direction, elle se glisse dans son lit espérant y trouver le repos nécessaire à l’immensité de la tâche. Or, ce qui lui échappe en conscience, l’assaille en rêve, et nous spectateurs pénétrons ces songes bien souvent tourmentés et virant aux plus intenses cauchemars.

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La pièce s’interroge principalement elle-même, par un procédé de mise en abyme elle est son propre sujet, son propre projet, traversée par une angoisse liée à la violence contemporaine, à la désillusion du collectif et donc au risque que l’asservissement à la bêtise ne détourne de tout imaginaire. La question qui taraude Cornélia et les siens, par-delà les préoccupations matérielles, les allusions au budget, les appels pressants d’Astrid l’administratrice restée en France, est bien celle du sens, cela revêt-il du sens encore, toujours, de faire du théâtre, dans un monde qui définit l’utilitaire en termes d’urgence. Ce tourment ne peut trouver compensation qu’à propulser sur le devant de cette fameuse scène une actualité politique, qui, se trouvant prise en compte, efface la division nette entre le dedans et le dehors, la coupure entre immédiateté et écriture de l’immédiateté.

L’aveu conjoint de l’auteure de fiction et de l’auteure réelle tient en ce que l’opacité des intérêts, la confusion des pouvoirs, empêchent toute lisibilité. La mort qui a frappé Paris a laissé les gens désemparés, si bien que ces pantins de Daech qui font irruption sur la scène ne proviennent de nulle part. Justement, voilà ce qui pourrait être objecté, malgré la drôlerie (ceintures piégées qui ne fonctionnent pas ou font exploser ceux qui les portent), malgré la légèreté des réparties (discussion relative au nombre de vierges attendant les martyrs), ces fantoches, décidément abrutis et n’ayant pour tout langage que la kalachnikov, sont réduits à si peu qu’on se demande encore comment ils imposent leur loi en Irak ou en Syrie. Qu’on ait choisi le rire c’est excellent mais derrière cette apparence il est tout de même permis de se demander quelle place nous occupons. Le discours de Charlot dans le The Great Dictator, repris du film à la fermeture du dernier tableau, s’appuie sur un idéal de démocratie bien abstrait, les causes des dictateurs comme des dictatures sont constamment éludées.

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L’autre message développé par Une chambre en Inde tient à l’oppression des femmes, on assiste ainsi à un passage particulièrement aigu du Mahabharata au cours duquel Draupadi échappe au viol, menacée par deux frères ennemis de ses maris, les cinq Pandava ; mais surtout on a affaire aux situations presque quotidiennes, celle de Sita Murti la propriétaire de la maison, celle de la jeune élève que son père veut soustraire à l’enseignement par l’école, aux tentatives de mariage forcé, innombrables sont les cas d’humiliation ou d’oppression, l’Inde de ce point de vue n’est ni un refuge ni un modèle, tandis qu’elle peut l’être lorsqu’il s’agit d’offrir à la troupe une distance géographique et symbolique autorisant la lecture des événements en Europe.

On parle toutes les langues sur cette scène, on côtoie toutes sortes de cultures ou de nationalités, véridiques ou inventées, on mêle toutes les couleurs, les costumes les plus sophistiqués, la quasi-nudité, l’uniforme militaire, la jeunesse et la vieillesse, maintenant et hier, et cet emportement on y adhère, même si parfois il apparaît systématique et qu’on attendrait une alternance moins répétitive entre les phases de sommeil et de réveil de la metteure en scène Cornélia, une manière un peu plus concentrée d’aborder les questions, un temps de pause dans ce tohu-bohu. Cependant le charme agit, comme lors de la dramatisation du départ de Karna, le chant de Ponnorouvi son épouse, se frappant la poitrine et traînant sa condition désolée en une plainte exacerbée. Il y a de magnifiques trouvailles telle la répétition dans les souterrains d’Alep, sorte de pari sur le théâtre, par le théâtre, réponse apportée aux doutes précédents, que oui, il faut poursuivre, et qu’au plus profond de la désolation, l’art lui aussi est une urgence.

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MISE EN SCENE ARIANE MNOUCHKINE

TEXTE HELENE CIXOUS

MUSIQUE JEAN-JACQUES LEMETRE

Du 24 février au 29 avril 2018.

Au Théâtre du soleil.

 

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