Création d’après Marcel Proust. Adaptation et mise en scène de Nicolas Kerszenbaum.

Dans l’atmosphère intimiste d’une petite scène souvent plongée dans la pénombre, espace réduit qui rappelle le microcosme mondain des salons parisiens, l’univers de Proust se concentre autour de quelques personnages, en particulier les femmes qui doivent leur ascension sociale à leur intelligence ou leur stratégie matrimoniale : Sidonie Verdurin (future princesse de Guermantes), Elstir/Swann interprété par le même comédien et Odette (de Crécy qui n’est pas encore Mme Swann et future Mme de Forcheville), Forcheville qui est aussi guitariste et le pianiste au fond à gauche.

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Il s’agit du début d’À la recherche du temps perdu, Un amour de Swann, seconde partie de Du
côté de chez Swann, roman dans le roman évoquant l’intrigue sentimentale et les affres de la jalousie
ainsi que la vie mondaine parisienne avec un parti-pris de modernité. En effet pas de décor, de frou-frou ni de musiques Belle Époque ancrant la pièce dans une atmosphère historique, mais au contraire, coiffures modernes, bas résille, tee-shirt, robe courte soulignent l’actualité des préoccupations et des passions humaines et leur dimension universelle et atemporelle. Les anachronismes et déformations du texte proustien malmené et parfois méconnaissable sont autant d’éléments comiques presque surréalistes dans l’effet de décalage. Aimer, conformément à Proust, c’est profaner – ici, avec jubilation devant un public étonné, gêné et poussé à repenser le célèbre roman.

Le metteur en scène a non seulement transposé le roman sans se contenter de sélectionner des dialogues et des passages comiques, mais en a gardé quelques éléments de manière concentrée et comme vus à la loupe, en réécrivant Proust : la jalousie (souffrances et jeu de séduction), la mondanité (bavardage et ostentation), la musique (chansons finales et fonds sonores). Les sourires deviennent grimaces, les visages ressemblent à des masques aux regards exorbités et l’animalité de la parade mondaine et nuptiale est rendue par les corps transformés en mécanique plaquée sur du vivant, avec des gestes saccadés de volatiles gloussants ou d’oiseaux de salon faisant la roue, dès le début de la pièce. On ne sait si l’on est dans une ménagerie ou dans une jungle faussement policée. Les conversations apparemment normales au début, s’emballent progressivement et se dérèglent dans une atmosphère proche du Ionesco de La Cantatrice chauve. La tension est à son comble dans la scène de ménage entre Swann et Odette, qui vire au manège et à la manipulation des sentiments et des apparences, si bien que le vaudeville attendu laisse la place au tragique déséquilibre d’un couple mal assorti.

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La poésie côtoie l’absurde avec les effets d’ombre, la verticalité étrange des néons versicolores sur les estrades noires superposées comme autant de petites scènes, avec des vases, des bouquets non de catleyas mais d’orchidées et des oiseaux empaillés. Dans cette atmosphère japonisante de serre chaude se profile presque en ombre chinoise la silhouette d’Odette, inquiétante allégorie de la sensualité qui se contorsionne et se redresse comme une poupée désarticulée, femme désirée par un pantin haletant. De temps en temps, elle perd son soulier, brune Cendrillon en noir à la place de la Dame en rose que connaîtra le Narrateur absent, car son heure n’est pas encore venue.

Alors que les sentiments restent secrets, voilés et mensongers, le spectacle du corps féminin offert à la contemplation aboutit au dévoilement d’une nudité rappelant le « double plaisir, pour Morel, du gain reçu de M. de Guermantes et de la volupté d’être entouré de femmes dont les seins bruns se montraient à découvert » (Sodome et Gomorrhe). Pourtant ce n’est pas la chair exhibée qui est vulgaire mais les discours révélant la trivialité et la médiocrité humaine. Quand les personnages assis sur un banc pérorent tout près de la première rangée de spectateurs, ils interpellent parfois le public et aussi Swann auquel nous nous identifions comme avec le « vous » de Butor dans La Modification, d’où l’universalité du personnage partout disséminé, à la poursuite d’un « être de fuite » qui finalement « n’était pas son genre ».

Du 13 septembre au 3 décembre 2017, ( du mercredi au samedi 21h15, dimanche 17h).

Au Théâtre de Belleville (94 rue du Faubourg du Temple 75011 Paris).

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