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Plutôt que de théâtre il faudrait parler, s’agissant de la mise en scène de Peer Gynt par Irina Brook aux Bouffes du Nord, d’un spectacle, d’une représentation de cirque, d’une parade ou d’un show, puisqu’on est conduit près de trois heures durant dans un ensemble dont la force visuelle et sonore l’emporte parfois sur le texte d’Ibsen. L’affaire n’est pas que sensation puisque sont réunis concrètement comédiens et musiciens, l’orchestre intégrant le jeu non seulement par les notes mais tout autant par ses déplacements et ses costumes.

Il a été donné à ce nouveau Peer Gynt de ne pas demeurer un paysan norvégien hâbleur mais de devenir en courant le monde un chanteur de rock célèbre adulé par les femmes ; la quête de soi passe donc malgré tout par une forme de reconnaissance publique qui transforme quelque peu le profil du fanfaron ambitieux, prétentieux, mais raté, en quelqu’un capable de s’affirmer dans son temps. S’il commet toutes sortes de bévues et d’excès ce n’est tout de même pas négligeable d’avoir approché la gloire que son voisinage lui refusait, le considérant comme un sot, peut-être a-t-il pu y atteindre s’appuyant sur sa mère, celle qui derrière un discours de censure laissait paraître sa passion pour ce fils manipulateur.

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S’agissant d’une adaptation assez libre tout repose sur des personnalités dont celle d’Ingvar Sigurdsson, transformé en bête de scène, gainé dans des pantalons chatoyants et buste nu, ou celle si fragile par contraste de Shantala Shivalingappa, d’une minceur et d’une gracilité qui appuient l’idée que Solveig appartient à un autre ordre que celui du réel environnant. Le couple dont les traits, comme les mouvements, comme les pensées, semblent antithétiques se cherche pourtant avec l’avidité de ceux qui ne pourront sceller leur union que trop tard, le dernier tableau, celui de la mort de Peer dans les bras de l’aimée, acquiert cette dimension pathétique du fait d’un renversement soudain, le mâle fanfaron abandonne les rodomontades tandis que la femme transforme son effacement en résistance et en ténacité. Cet ultime échange des places renforcé par le calme nouveau instauré par différence avec l’emportement tonitruant, la lumière resserrée, la pose des comédiens ne peut manquer d’évoquer une descente de la croix, Marie recueillie sur le corps de Jésus.

Cette allusion paradoxale fait suite à d’autres systèmes de signes celui notamment qui renvoie à la luxuriance inventive de l’opéra de Mozart, La flûte enchantée : la reine de la nuit, le merveilleux germanique sont comme glosés par l’immersion dans l’univers des trolls, on bascule sans transition de cette société imaginaire aux questionnements métaphysiques, on se laisse bousculer par l’énergie d’Iggy Pop puis ébranler par des interrogations inévitables, quant à ce que signifie être et plus particulièrement être soi. D’ailleurs, ironiquement, la polyvalence des comédiens, interprétant plusieurs rôles, pourrait, de manière dernière, apparaître comme une autre mise en perspective du doute, ainsi Mireille Maalouf, porte-t-elle avec brio ces contradictions, génitrice attendrie, éconduite, et personnage de mythologie. La réponse semble donnée par ce biais, fuir la vérité de soi dans l’invention de soi.

PEER GYNT, 17/18 février 2018.

Au Théâtre des Bouffes du Nord.

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