D’après Angel de Henry Naylor, traduit de l’anglais par Adelaïde Pralon.
Mise en scène de Jérémie Lippmann, assisté de Capucine Delaby, avec Lina El Arabi.

Créée à Avignon, cette pièce a révélé le talent et la présence ensorcelante d’une jeune comédienne, Lina El Arabi qui continue à fasciner le public sur la scène parisienne du Théâtre Tristan Bernard. Ce monologue de plus d’une heure et demie offre un spectacle total avec sons et lumières, qui plonge les spectateurs hypnotisés et terrorisés dans les affres d’une guerre que l’on connaît trop bien et dont les noms ont une résonance sinistre : Raqqa, Kobané. L’atmosphère est saisissante et le public sursaute plus d’une fois, piégé par les bruits plus que réalistes des voix humaines, des explosions et des tirs, dans une pénombre inquiétante parfois déchirée par des éclairs aveuglants et dans une atmosphère tendue du début jusqu’à la fin.

Le décor change uniquement avec les jeux d’ombres et de lumières, essentiellement végétal pour rappeler la ferme paternelle où la jeune fille a grandi au milieu d’arbres plantés par ses aïeux mais voués à la destruction par le feu, propriété familiale qu’elle défend telle une Scarlett redécouvrant ses racines et défendant la rouge terre de Tara. Mais ici c’est le noir qui domine même si l’on devine que la guerre ensanglante tout le paysage. Comme un leitmotiv, c’est le sang impur qui sauve l’héroïne du viol et qui jaillit quand elle exécute son ancien bourreau et geôlier qui l’a rachetée parmi les potentielles esclaves sexuelles parmi lesquelles certaines ont à peine neuf ans.

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La voix puissante aux inflexions changeantes est tantôt douce, tantôt presque rocailleuse, quand elle fait parler le père, la mère, les hommes et les femmes (de l’YPG, véritables amazones en guerre) rencontrés dans cette aventure initiatique et tragique. La fière silhouette noire de la comédienne domine la scène et occupe l’espace devenu polyphonique entre monologue, récit et dialogues qui font surgir des ténèbres des lieux variables et toute une série de personnage qui semblent surgir de nulle part, défilent, parlent, à bout de souffle puis disparaissent inopinément. C’est un immense chant d’amour intermittent, adressé au père et par extension à la terre, à la patrie et certainement à l’humanité tout entière. Sa fille décide de le retrouver et de le sauver en bravant tous les dangers, au risque de perdre la vie avec cette même machette jadis tenue par le père stoïque. Pourtant elle est partagée entre le combat et ses études de droit car elle rêve de plaider – préférant ses livres de droit aux instruments agricoles – plutôt que de cultiver la terre de ses ancêtres et d’apprendre à tirer sur des canettes d’Orangina. Cette figure héroïque féminine déploie l’énergie du désespoir pour survivre, sauver les autres et défendre des valeurs qu’elle découvre.

Ce mythe vivant s’inspire d’un personnage réel, surnommé « l’Ange de Kobané » (Rehana), une étudiante en droit d’Alep qui décida de combattre Daesh après la mort de son père et l’on songe aux autres résistantes kurdes jeunes et belles comme Asia Ramzan Antar morte au combat à dix-neuf ans en août 2016. Cet ange ressuscité, plein d’humanisme, de générosité et de bravoure, Jeanne d’Arc des temps modernes, rappelle toutes les jeunes filles éprises de pureté et d’absolu comme Électre ou Antigone. Une nouvelle Histoire écoutée aux portes de la légende.

Du 23 novembre 2017 au 6 janvier 2018.
Au Théâtre Tristan Bernard, 64 rue du Rocher 75008 Paris.

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