Un succès récent du cinéma, La famille Bélier, tout en voulant attirer l’attention sur la question de la surdité, suscitait la polémique ​pour avoir choisi de faire incarner des personnes sourdes par des acteurs parlants. Le résultat en était que deux comédiens relativement connus ayant pris des leçons hâtives en langue des signes, reproduisaient avec maladresse ce qu’ils en avaient retenu… et que leur langage était devenu incompréhensible pour les malentendants les observant. Le paradoxe est qu’il avait fallu sous-titrer le film à destination de ceux et celles dont la destinée était censée être réhabilitée par ce spectacle commercial. Cet épisode, qui n’a que peu de rapport avec la pièce mise en scène par Éric Massé, permet simplement d’accentuer ce phénomène, qu’un malaise permanent existe dès lors qu’il est question de rétablir la communication entre des êtres dont le véhicule de dialogue transite par des supports différents. Justement, le parti-pris de la pièce, consiste à mêler ces voix, ces voies, afin qu’il n’y ait pas que le sentiment d’une transposition, c’est-à-dire une pure et simple traduction d’un système vers un autre, mais un croisement permanent, où, par une espèce de naturalité, les formes de l’échange passent par toutes les expressions, le préfixe ex- signifiant sortir de soi pour aller vers.
L’argument de la pièce reste anecdotique, un garçon naît sourd dans une fratrie de trois où les deux autres présentent tous les signes attendus de la normalité, selon la définition que s’en donne un père bourgeois nanti, considérant que la réussite familiale lui est due comme confirmation de sa réussite sociale. Ce n’est pas tout à fait un hasard, il est imprimeur, c’est-à-dire qu’il a pour métier justement de faire transiter de la parole muette, cependant, comme si cette vocation trahissait sa conception de l’éducation rigoriste qu’il veut dispenser, au lieu de faire du livre le lieu où retrouver son garçon, il emploie tout ce que les méthodes hygiénistes préconisent, phoniatrie et orthophonie, afin d’obliger à l’articulation « à haute et intelligible voix » de ce que ce fils singulier semble vouloir taire.
malentendus
Argument anecdotique, car ce qui compte véritablement dans cette pièce c’est de décrire la violence subie par tout individu qui échappe à la norme, surtout de montrer comment ce que le monde recherche n’est pas tant d’explorer cet univers de l’autre que de le ramener à son univers à soi, niant, éradiquant les différences, dans la conviction qu’il n’existe qu’une forme suprême et triomphante de rapport à la vie. Or, la stupéfaction pour le spectateur tient justement à ce qu’il est tiré dans une direction inattendue, celle qui fait surgir l’idée que toutes les interrogations autour de la langue des signes, de la gestuelle, du mutisme ou de la parole sont des interrogations éminemment théâtrales. Regarder, interpréter, parce que le corps tout entier est message, ne pas ébruiter inutilement un savoir dont on comprend qu’il gît dans la profondeur, voilà autant de liens qui se tissent avec une nouvelle fécondité. Surtout, Stève Recollon, dans le rôle de Julien, joue la langue des signes, amplifiant les mimiques, faisant éprouver la douleur par tous les organes, et soudain cette voix que l’on valorise tant, on ne la perçoit plus que comme une forme aseptisée, le comédien « dit » la souffrance par le ventre, la poitrine, les muscles, montant à une grande intensité pathétique. Surtout, cette langue ne se contente pas de décrire le quotidien, elle acquiert une force poétique, persuadant les spectateurs de la salle qui ne la connaissent pas qu’elle véhicule bien plus que l’immédiateté. Tout ne convainc pas absolument dans les enchaînements et le rapport entre les différents personnages, mais cela n’a pas grande importance, ce qui est atteint est la diversité du public, la diversité des acteurs.trices, soulevant une interrogation vive quant à cette ségrégation qui commande le titre Malentendus, jeu ironique et amer sur la tendance universelle à « faire la sourde oreille ».

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