Un Don Quichotte dans une société de spectacle …

L’ambiance initiale est prometteuse et pleine d’énergie malgré le sujet sombre de cette pièce qui parle de l’échec et du chômage. Les trois comédiens joyeux souhaitent la bienvenue aux spectateurs, proposent de lancer un café pour ceux qui sont fatigués par une longue journée de travail, parlent aussi cyniquement de l’histoire malheureuse de quelqu’un qui s’est fait écraser puisqu’il a traversé la rue pour trouver un emploi. Un emploi qu’il n’a définitivement pas pu trouver. Puis, petit-à-petit, ils plongent dans le vif du sujet, s’adressent directement au public pour décrire le protagoniste du spectacle, comme s’ils lisaient à tour de rôle les didascalies d’un texte qui ne manque pas de messages :

C’est l’histoire d’un mec qui cherche une alternative au modèle qu’on lui propose.

C’est l’histoire d’un mec qui s’oppose à la proéminence cancéreuse de la « valeur travail » dans nos civilisations.

C’est l’histoire d’un type qui prétend pouvoir échapper aux contraintes.

Un naïf quoi.

Ou un parasite.

zzzzzzNous comprenons très vite que ces trois acteurs représentent sur scène les multiples facettes du même personnage, comme s’ils s’observaient de dehors, comme s’ils jugeaient les autres facettes, comme s’ils se multipliaient pour se tenir compagnie, pour se sentir moins seuls. Une diffraction, un être «pixélisé» dans un monde submergé d’images. Dans un modèle sociétal régi par le spectacle, il traverse de longues nuits de solitude et d’insomnie, en attente d’un travail valorisé et valorisant, entouré seulement d’une marée de pixels et de ses plantes naturelles. L’espace de son appartement est investi de végétation, comme si notre personnage s’était lancé à l’hortithérapie pour tenir le coup, lutter contre l’apathie d’un corps mou, tuer le temps infini et oublier la solitude écrasante d’un chômeur qui évite les autres et que les autres évitent.

Dans cette société de spectacle, ce monde pornographique, pour reprendre les propos de l’auteur Thomas Depryck, il n’arrête pas de réfléchir jour et nuit, que faire ? Travailler ou faire partie de la réserve, telle est la question que Le réserviste pose. Travailler plus, pour consommer plus, pour avoir une réponse, à chaque fois qu’on nous pose la fameuse question sur ce qu’on fait « de beau » dans la vie. Ou, faire partie de la réserve, ne pas travailler pour éviter que l’emploi altère et pourrisse la personnalité. Notre protagoniste décide volontairement d’être en réserve de la société, d’être un fainéant qui s’assume pour s’opposer au système qui voue un culte à l’activité quelle qu’elle soit. Il veut attendre la proposition qui lui correspond, ne pas céder à l’aliénation, supporter les commentaires des fonctionnaires de Pôle Emploi :

–  Vous n’avez rien trouvé depuis des mois ?

– Je fais partie de la réserve.

– Quelle réserve ?!

Une réserve qui ne laisse personne intact puisque le taux de chômage élevé empêche l’augmentation des salaires, les réservistes existent pour exercer une pression sur ceux qui travaillent. Ce spectacle parle à tous, à ceux qui travaillent et ceux qui ne travaillent pas.

Texte Thomas Depryck

Mise en scène Alice Gozlan

Avec Zacharie Lorent, Julia de Reyke, Mélissa Irma

Collaboration artistique Zacharie Lorent

Scénographie Salma Bordes

Création lumière Sarah Meunier-Schoenacker

Régie Genséric Coléno-Demeleunaere

Du 7 au 30 octobre 2018. 

Au Théâtre de Belleville

yyyyyy

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.