Cette pièce est l’histoire d’une vie, celle de Daniel Milgram, comédien parmi ceux qu’il nous semble déjà avoir vu quelque part, sans que l’on puisse mettre un nom sur ce visage. Écrite et jouée par ce dernier pour plusieurs représentations avant son décès en 2017, la pièce est aujourd’hui reprise par Patrick Simon, qui saisit le rôle à bras le corps. Elle est donnée au théâtre de Nesle, petit lieu de culture au cœur du 6arrondissement, ancien hôtel particulier où se mêlent dans la hall moult objets divers, de la statue africaine à l’horloge ancienne, en passant par les fauteuils apparemment récupérés de-ci de-là.

La salle au sous-sol, cave toute de pierres vêtue, et la petite scène donnent une impression d’intimité qui sied à merveille à ce spectacle. Deux fauteuils face à face constituent le seul décor. Le comédien est habillé simplement d’une chemise blanche et d’un pantalon noir. La parole est parfois ponctuée de quelques notes de musique, issues pour la plupart de bandes originales de films. Loin d’être un défaut, cette sobriété permet au spectateur d’être au plus proche du texte et de la destinée ici racontée. Par son seul jeu, Patrick Simon arrive à nous captiver et à nous faire partager sa fascination pour cette « vie de ». Le texte l’y aide beaucoup, qui mêle humour, dérision et émotion. La grande histoire est ramenée à la petite, et inversement : l’histoire du peuple juif, celle de la Résistance, celle du cinéma est mise en parallèle avec sa propre histoire d’enfant juif caché pendant la Seconde Guerre mondiale, qui une fois adulte décide de devenir acteur. Le narrateur prend parfois le public à témoin, l’interrogeant sur tel ou tel point de son récit. Il interpelle également Dieu, le questionnant sur la façon plus ou moins juste dont il distribue les cartes. Mais il s’adresse surtout à son père, qui vit ses dernières heures et s’apprête à rejoindre ce Dieu auquel il croit avec ferveur. Ce personnage du père, bien que physiquement absent du spectacle, semble être présent sur scène. Seul sur les planches, Patrick Simon endosse parfois les deux rôles tour à tour, se donnant alors la réplique à lui-même ; mais il parle le plus souvent à un fauteuil vide, qui est tourné dos au public, sans que le père ne réponde, l’apostrophant d’un « hein, papa ». Ainsi sont convoqués ses souvenirs d’enfance, d’homme jeune et d’âge mûr, la relation avec la mère juive qui correspond à tous les clichés du genre, l’échec de ses mariages, mais aussi sa découverte de la littérature et du cinéma grâce à son père, ses rôles au théâtre et au cinéma, son admiration pour Marlon Brando… Et ce dialogue avec son père, à un tournant si important de leurs vies respectives, est aussi l’occasion de s’interroger sur le sens de sa vie, sur le fait d’être juif, sur Dieu, sur toutes ces questions universelles. Si le Talmud dit « Qui sauve un homme sauve l’humanité entière », le narrateur détourne le proverbe en « Qui raconte son histoire raconte l’histoire de l’humanité ». Le texte jongle avec le récit de la vie de Milgram, celui de la religion juive et les événements historiques, tout cela s’entremêlant avec fluidité. Ainsi les patriarches juifs Abraham, Moïse ou Salomon sont-ils évoqués, ainsi que l’histoire de ce peuple toujours nomade, dont les descendants d’aujourd’hui éprouvent tant de difficultés à s’installer quelque part, « [payant] encore les errances de [leurs] pères ».

L’auteur joue avec les mots, avec leur sens double et parfois trouble, s’amusant de ces termes qui apparaissent çà et là semble-t-il au hasard. Ainsi la famille d’accueil qui le cache pendant la guerre se nomme Kittler ; la maison, La Souche – qu’il recherchera des années plus tard, alors en quête de ses racines. Le narrateur, qui après treize ans de psychanalyse semble familier de ces ironies du sort, évoque aussi ce rôle qu’il obtint dans Carences, film sur la montée de l’antisémitisme dans l’Europe contemporaine, et où il se trouve du côté… des persécuteurs.

Du fait du métier de son créateur, le cinéma est l’un des fils conducteurs du spectacle. En particulier celui des années 1950 et celui de Marlon Brando, répétons-le véritable icône pour Milgram. Les références culturelles sont égrenées subrepticement, avec le risque que le spectateur rate l’une, mais avec également la satisfaction pour ce dernier d’en reconnaître une autre, glissée sans en avoir l’air au milieu du discours. Ainsi sourire et rire emportent le public, tout comme l’émotion quand est raconté l’épisode du Chambon-sur-Lignon, où Daniel et son frère Claude trouvèrent refuge en 1943. Haut lieu de Résistance, ce village majoritairement protestant, mené par le pasteur André Trocmé, cacha des centaines de juifs, organisa leur fuite, leur procura des papiers – il est d’ailleurs l’un des seuls villages à avoir été nommé « Juste parmi les nations ». Daniel, âgé de quelques mois, et Claude y passèrent trois années. À l’époque, ils eurent le sentiment d’avoir été abandonnés par leurs parents. Ce n’est que plus tard qu’ils comprirent qu’ils avaient en fait été sauvés.

Patrick Simon incarne avec force et justesse son personnage et réussit à le rendre vivant, si bien que l’on oublie qu’il n’est pas Daniel Milgram. Ce spectacle est un double hommage – dédicace de l’interprète d’aujourd’hui à l’auteur et acteur d’hier, qui lui-même manifeste respect et reconnaissance, avec la même fougue, à Marlon Brando comme à André Trocmé et ses compagnons du Chambon. Milgram regrettait de n’avoir pas suffisamment remercié le pasteur, s’imaginant l’interpréter sur scène afin de pouvoir lui faire honneur. Gageons qu’il y est parvenu au travers de sa pièce et que cette reprise au théâtre de Nesle prend aujourd’hui le relai.

PhotoLot Dieu03

Texte de Gilles Tourman, sur une idée de Daniel Milgram.

Avec Patrick Simon

Mise en scène : Maurice Zaoui

Compagnie : Sur les quais

Jusqu’au 12 janvier 2019.

Au Théâtre de Nesle

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