« …La salle à manger / tout le mal est parti d’ici »

(Déjeuner chez Wittgenstein, L’Arche, p. 141)

Le centre de l’attention, avant d’être les personnages, est la table elle-même, immense table dominicale qui doit réunir les convives, cum vivere, frères et soeurs sommés de vivre ensemble, et pourtant détachés, désaccordés, ou faussement resserrés par la mémoire des aïeux. Tout le monde est tenu à cette proximité, ces frottements, en détestant le principe et en réclamant les manifestations, compensation à des formes de solitude ou d’indécision, puisque chacun, chacune prétend vouloir, mais est au fond retenu d’agir, d’avancer, entravé.e par la passivité, l’indécision ou la folie.

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Au cours du déjeuner donné en l’honneur de Ludwig Wittgenstein, rentré de l’asile à la maison, Dene insiste à plusieurs reprises pour resservir de la viande à son frère, comme s’il s’agissait de l’aliment le plus lourd, au pouvoir le plus hébétant, seul susceptible de mettre fin aux élucubrations dangereuses du logicien.

Les intellectuels, les musiciens (eux seulement, car la musique, oui, la peinture, non !) mis en scène par Thomas Bernhard, s’épuisent en une lutte inégale entre leur aspiration suprême et leur déréliction manifeste : cassés, névrosés, suicidaires, velléitaires, l’art, la pensée sont toujours défaits. Le repas justement rappelle par trop explicitement toute cette complaisance à la vie la plus conformiste, les êtres révèlent leur avilissement dès lors qu’ils sont face à la nourriture, leur voracité animale, leur asservissement aux instincts et donc leur capacité à se soumettre dans la seule idée que leur pitance soit assurée.

Ludwig répète cette idée de manière lancinante, il évoque l’enfance comme l’exercice d’une contrainte permanente, l’interdit parental frappant tout ce qu’il pouvait y avoir d’original ou d’inventif chez lui :

« Tout ce qui était de quelque valeur / a toujours été noyé /dans les soupes et dans les sauces / une pensée / en avais-je une fondée sur des faits / en avais-je une d’une réelle valeur / la mère la noyait dans sa soupe »
(Déjeuner chez Wittgenstein, p. 96).

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Le protagoniste se plaint amèrement de ce passé à une sœur qui répète fidèlement cette attitude, interrompant la parole de son frère pour lui suggérer sans cesse de manger, de manger encore plus :

« je dis je veux une profiterole/ et elle m’en sert une douzaine ».

L’idée de la consommation constitue une forte allégorie du processus de destruction qui sévit aussi bien à l’échelle restreinte des familles qu’à la dimension du pays ou de l’état.

Jouée avec une grande subtilité d’intentions, avec férocité, lucidité et joie, la pièce, étouffée dans ce sous-sol d’un théâtre de poche, accomplit ce mouvement qu’on lui connaît, reprenant les grandes obsessions de son auteur, conférant au texte une jeunesse rageuse, en même temps qu’un frémissement nuancé, et l’on n’échappe (et ne veut échapper) ni à l’un ni à l’autre.

DÉJEUNER CHEZ WITTGENSTEIN de Thomas BERNHARD
Traduction Michel NEBENZAHL
Mise en scène et adaptation Agathe ALEXIS
Avec : Yveline HAMON, Dene, la sœur ainée
Anne LE GUERNEC, Ritter, la sœur cadette
Hervé VAN DER MEULEN, Voss, le frère, est Ludwig
Scénographie et costumes, Robin CHEMIN Chorégraphie, Jean-Marc HOOLBECQ Réalisations sonores, Jaime AZULAY
Lumières, Stéphane DESCHAMPS Collaboration artistique,Alain Alexis BARSACQ
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Représentations du mardi au samedi 21h, dimanche à 17h30 Tarifs à partir de 19 € – 10 € (-26 ans)
Durée 2h10

DU 10 JANVIER AU 3 MARS 2019

Au Théâtre de Poche.

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