L’on dispose d’une large bibliographie théorique relative à la traduction, mais cette bibliographie s’avère moins étendue lorsqu’il s’agit de mesurer les effets du passage d’une langue à l’autre sur la qualité dramaturgique d’une composition. Si la popularité de La mouette rend très probable qu’on arrive au Théâtre Darius Milhaud avec une connaissance préalable ou du texte seul, ou d’une mise en scène, il convient de mesurer que la forme précise qui va être dite est toute neuve, puisqu’il s’agit de celle proposée par Thanh-Vân Ton-That, version non encore publiée. Professeure de littérature comparée et spécialiste notamment de littérature russe, Thanh-Vân Ton-That est déjà l’auteure d’une traduction des Méfaits du tabac, un monologue de Tchekhov, et de nouvelles comme « Le Professeur de lettres » (Tchekhov), ou comme « Le Nez » (Gogol). Ce qui gouverne cette ambition est l’idée qu’une partie de ces textes connus dans des versions déjà anciennes, ont pris de l’usure du fait d’une langue qui les sépare peu à peu de ce que leur intention première recelait, à savoir une communication vivante et aisée avec le public. La mouette, dans la forme proposée au théâtre D. Milhaud, se veut dictée par plus de vivacité afin de témoigner de toute son actualité. Elle a été allégée dans son déploiement passant de 2h30 à 1h30, supprimant un certain nombre de longueurs qui nuisent aux enchaînements. Le résultat en est une forme spirituelle, actuelle, qui se veut plus suggestive que démonstrative, évitant l’ennui, ainsi en est-il à l’acte IV avec le jeu de loto dont on sait qu’il se tient entre les personnages mais dont le détail n’est pas montré sur scène.

Ce parti pris se prolonge, mettant l’accent sur la comédie, l’on puise dans des situations marquées par le désespoir ce qui peut s’y trouver de sourire ou de légèreté. La chose frappe dès l’entrée de la jeune interprète de Nina (Justine Baron) dont la fraîcheur transmet une représentation optimiste des rapports sociaux, cette qualité est en outre supportée par son compagnon Treplev (Milan Dupin) concentrant lui aussi jeunesse et confiance. D’ailleurs, le monologue de ce dernier, dont on connaît l’allure rhétorique, est prononcé avec une extrême sobriété, plutôt que de la déclamation il est question d’un chuchotement qui confère à l’ensemble une tonalité plus poétique et confidentielle que dramatique. Cette atmosphère est renforcée par l’immersion sonore dans une nature qui ne peut être mise sous nos yeux mais est évoquée à travers le bruissement du lac ou le chant des oiseaux. D’ailleurs, le symbole de la pièce, cette fameuse mouette comme figure allégorique, ne sera pas publiquement sacrifiée mais pudiquement masquée dans un sac ensanglanté et finalement présentée empaillée à la fin de l’action. Les aspects les plus saillants sont ainsi gommés au profit d’une vision contemporaine, qui immerge le spectateur dans des débats sur l’art et l’amour qui le touchent plus visiblement. Cet effort mis à combler l’effet de distance est en outre sensible à travers le système de référence adopté, on parle anglais là où la pièce parlait français, sorry ou thank you signalent le changement de langue et amusent simultanément, les chansons fredonnées n’appartiennent pas au registre russe et l’on se surprend à pouvoir les répéter.

Dix personnages sur scène, voilà pour un petit théâtre une gageure, l’on sait que les considérations économiques facilitent les spectacles pauvres en personnel, il faut donc saluer ce mérite, et le bénévolat de plusieurs, d’ailleurs c’est occasion de transfuge pour des jeunes femmes campant Trigorine ou l’intendant du domaine de Sorine. La petite scène rassemble de manière chaleureuse ce monde marqué par ses ambitions et ses travers, dans ce décor minimaliste, tel que voulu par Stéphane Baroux, il arbore ses costumes intemporels, s’adresse avec des accents d’aujourd’hui à un public qui en retiendra plus volontiers les inspirations à la Maupassant que la filiation shakespearienne.

Mise en scène : Stéphane Baroux

Distribution : Justine Baron, Christine Duboux, Millan Dupin, Pascal Dupin, Sandrine Guérard, Denis Hab, Gilberte Lefort, Sophie Legrain, Camille Moingeon, André-Philippe Suard

Genre : comédie dramatique

Tout public (à partir de 12 ans)

Durée : 1h45

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Dates, jours et horaires de programmation : Samedis 3, 10 février et dimanches 11, 18, 25 mars 2018 à 15h00

Au Theatre Darius Milhaud

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