Du noir émerge une lueur diffuse, une étrange araignée fait onduler ses pattes puis retourne se tapir sous terre. Vient un humanoïde rampant, puis deux. D’autres qui passent en bondissant comme des lapins sont stoppés net dans leur course par un filet à papillon, sorti du haut des airs comme de nulle part, capturant les bestioles. Seule la main du manipulateur apparaît, qui bat et broie les corps, efficacement, jusqu’à l’inertie. Puis les balance sur le bas côté.

The Seed Carriers se compose d’un enchainement de scénettes, déclinaison de ce premier acte de cruauté froide. Les marionnettes mi-humaines mi-animales, ou parfois simplement de petits corps humains se comportant en animaux, sont systématiquement tyrannisées et détruites. Sans compassion, sans haine non plus, et surtout sans paroles. Seule la musique électronique faite de résonances sombres parle à l’oreille, donne le rythme et accentue l’intention. La fragilité de ces petits corps de bois sculpté, aux attaches si fines qu’elles se brisent et se rompent dans les fracas de mort, nous terrifie de tant de précarité.

Peu à peu, la raison du massacre se dessine : les corps sont fauchés comme on récolte un produit, les carcasses désossées laissant apparaître de mystérieuses matières précieuses. Billes d’or ou argentées, plume blanche ou poudre rouge, ce sont donc ces fameuses graines que charrient les porteurs du titre. Une scène nous montre un mage à tête d’oiseau couronnée d’or démantibuler les corps pour en tirer ces essences aux propriétés inconnues, tel un alchimiste dans son laboratoire. Un Horus aux airs machiavéliques qui pèse ces évocations d’âmes à l’aide d’une balance, mais ne conserve que les plus lourdes : la valeur d’un être ici ne se mesure pas à sa pureté mais à l’utilité de sa matière première. Littéralement, ce qui « pèse » dans la balance est ce qui importe.
Mais nul n’échappe à l’échafaud quel que soit son grade : les crânes dorés des rapaces tomberont eux aussi, débités à l’usine par d’industrieuses machines. Car ici tout est rentable, les membres et corps épars des défunts seront réemployés dans une sombre cuisine.

Le vivant se mêle au végétal, porte en lui du minéral, dans une biologie imaginaire qui rappelle les bestiaires fantastiques du Moyen-Âge ou les créatures des peintures de Bosch. L’industrialisation des corps reste empreinte de mysticisme à travers ces obscures transformations rituelles presque sacrées, qu’une utilisation restreinte de la lumière intensifie en clair-obscur.

La scénographie se présente de manière circulaire, comme une piste de cirque qui serait surélevée sur tréteaux. Autour du mât central, différents espaces évoluent : un mur qui devient porte et s’ouvre sur une scénette, trappes menant à la vie aquatique ou vers une cachette rocailleuse, tiges métalliques investissant les hauteurs… La circularité permet au manipulateur de tourner dans ces espaces multiples et pourtant confinés. La circularité surtout évoque ce cosmos miniature qui s’explicite devant nous, petit monde de la rentabilité où chacun s’affaire et meure.

On le comprendra sans mal, ce qui se déroule ici est notre monde à nous, une société marchande où si l’on ne tue pas, dans le meilleur des cas on épuise à la tâche et s’accapare les âmes pour les user à trimer, produire et récolter des valeurs matérielles que le « grand manipulateur invisible » empochera sans remords.
On comprendra également qu’il est question de condition animale, à voir ces frêles corps d’humains meurtris et abattus on se prend à frémir. Le procédé, certainement plus efficace que s’il s’était agit de marionnettes animales, amène à réfléchir au sort que l’homme destine aux autres espèces.

The Seed Carriers démontre sans peine que la marionnette n’est pas un théâtre destiné exclusivement aux enfants. Ces scènes terroriseraient certainement les plus jeunes, et ils auraient raison : le monde dépeint par Stephen Mottram est glaçant de noirceur. Cependant, la délicatesse de son doigté dote chaque élément, chaque pantin d’une vie propre. La souplesse des mouvements est saisissante, et du spectacle se dégage finalement une impression de poésie.

Présenté au Théâtre de l’Atalante
Dans le cadre du Pyкa Puppet Estival

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