Sur scène, une mécanique complexe assemble planches, élastiques, billes ou ballon de baudruche. Un homme s’avance, et nous tournant le dos il semble uriner. Le récipient rempli déclenche un jeu de réactions en chaine, ça pousse ça pivote ça circule jusqu’à faire basculer une partie du décor… Petite introduction visuelle au sujet entre ludisme et expérimentations aux airs scientifiques, qui évoque tant les conséquences d’un acte en apparence banal que l’équilibre précaire d’un univers fragile.

Depuis 2001 la compagnie Sens Ascensionnels crée des spectacles qui nous parlent de thèmes de société. Les conséquences individuelles du licenciement à travers leur première réalisation Pignon sur Rue, le développement durable avec Café Équitable et Décroissance au Beurre, l’extrémisme dans Naz. Entre autres. Avec Oblique, ils abordent la question du déséquilibre, tant écologique qu’humain, dans une mise en scène mêlant marionnettes, objets, films d’animation et jeu clownesque. Accessible dès neuf ans, la pièce s’avère suffisamment savoureuse pour être suivie par un public majoritairement adulte, comme dernièrement à la Biennale Internationale des Arts de la Marionnette.

Il s’agit d’une fable, un scénario catastrophe chez le peuple des Zoblics. Autrefois, le Père Pendiculaire était marié à la Mère Veille, dite l’eau du lac, source de vie de ce peuple. Temps d’un Âge d’Or où l’harmonie régnait. Mais le Père Pendiculaire quitta sa femme pour la perfide Mère Quantile et la société zoblique s’industrialisa, puisant sans mesure dans les ressources de sa planète… Jusqu’à ce qu’un jour, excédée d’être polluée sans considération, la Mère Veille s’enfuie. Laissant les Zoblics à un profond désarroi : bientôt plus d’eau et… la Terre s’est mise à pencher ! Il faut signaler que le cerveau zoblique a la constitution d’une passoire, laissant s’écouler la connaissance pour ne garder que les gros morceaux d’instinct primaire… Le problème ne sera pas simple à résoudre.

La poétique visuelle se mêle à la logique et aux jeux de mots (« on doit arrêter de pencher ! ») dans des scènes drôles, absurdes et pourtant criantes d’une certaine vérité. Nous assistons aux élucubrations des Zoblics qui se débattent pour rétablir l’ordre originel de leur planète, des plus risibles (se clouer les pieds pour éviter de glisser) à la parfaite équation de la résolution finale… Zoblic Business croisera Zoblic Jaloux, Zoblic Bouc-Émissaire, Zoblic Savant ou Agricultrice dans cet univers qui rappelle immanquablement les Shadocks.

Autre évocation irrésistible : le film l’An 01 de Jacques Doillon, Gébé, Alain Resnais et Jean Rouch. Adapté de la bande dessinée du même nom, le film présente une France post-soixante-huitarde qui aurait mené ses idéaux jusqu’au bout. Sous le slogan « on arrête tout, on réfléchit et c’est pas triste » la bande-annonce stipulait : « on nous dit, le bonheur c’est le progrès faites un pas en avant. Et c’est le progrès. Mais c’est jamais le bonheur. Alors, si on faisait un pas de côté ? ». Et d’entrainer les situations suivantes, plutôt enthousiasmantes : « si on faisait un pas de côté, les queues ne tomberaient plus en face des guichets » « si on faisait un pas de côté, les fusils ne tomberaient plus en face des soldats ».

L’An 01 a été réalisé en 1973, inutile de préciser qu’aujourd’hui les questions humaines et environnementales sont loin d’être résolues. Alors, dans un monde bancal que ni les éoliennes ni l’économie de marché ne risquent de redresser, si on commençait à pencher ?

Présenté à la Maison des Métallos
Dans le cadre de la Biennale internationale des Arts de la Marionnette

 

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