Au Théâtre de Belleville se joue depuis le 1er mars, et pour quelques jours encore, Les Fureurs d’Ostrowsky. Adaptation folle et ambitieuse de l’histoire des Atrides, la pièce repose sur les épaules d’un unique comédien, l’éponyme Gilles Ostrowsky.
Les Atrides, ou le cauchemar fantasmé par la mythologie grecque d’une malédiction filiale à laquelle nul ne peut se soustraire ; la famille tient son nom d’Atrée, premier à perpétrer l’horreur et le sang dans sa lignée. Car lorsque son frère Thyeste coucha avec sa femme il fallut à Atrée faire du mal en retour, il lui fallut cuisiner les enfants du frère et lui servir le ragoût à manger… Initiant l’affliction filiale (qui ceci dit avait déjà quelques antécédents), initiant le cycle des morts et vengeances teintées d’inceste qui écrasera chaque génération, les meurtres n’apaisant jamais la haine mais enclenchant de nouvelles raisons de haïr. Chez les Atrides, on a tôt fait de se perdre à vouloir démêler qui au juste a fait quoi à qui, qui a couché avec qui, la généalogie incestueuse générant des père-grand-pères, des oncle-époux et des mère-filles à ne savoir qu’en faire. On pourrait croire alors que confier toute l’histoire à un seul comédien s’avérerait fastidieux, voire kamikaze. Mais si le défi est de taille, c’est avec talent que Gilles Ostrowsky le relève. En s’emparant de la tragique histoire des Atrides, il nous offre bien plus qu’un résumé historique : il redonne corps et vie au mythe.

Ce qu’il y a en premier lieu, c’est que l’on fait face à une cage. Gilles Ostrowsky y est enfermé, tout à la confection de son ragoût d’enfants et nous, ce que l’on voit, c’est un dément verrouillé à double tour dans sa folie. On n’est pas très à l’aise parce que c’est un petit peu malsain quand même, de s’appliquer à scier des bouts d’enfants morts, mais cette application est telle que l’on se trouve à rire, juste un peu, du bout du malaise. Mais quand couvert de sang il ouvre ce que l’on n’avait pas perçu comme étant la porte de la cage, quand la porte est ouverte et qu’il nous fait face sans entraves, alors là on n’a plus du tout envie de rigoler. On ne sait pas ce qu’il pourrait se passer. Par ce simple dispositif, et au bout d’à peine deux minutes de spectacle, la vivacité du mythe est déjà réactivée : le vieux récit nous fait trembler.
Et pourtant Ostrowsky ne se prend pas au sérieux. Il joue au contraire sur les décalages de tons tel que nous l’indique déjà sa tenue, chemise hawaïenne et short rose surmontés d’une coiffe de gladiateur en plastique. C’est que son approche de l’histoire des Atrides s’apparente au grotesque. Le contenu du récit est terrible, horrible, terrifiant. C’est pour contourner l’horreur, l’approcher par un autre biais, qu’Ostrowsky manipule l’humour. Mais loin d’être inoffensif, cet humour attaque au contraire en plein cœur du sujet ; le faux sang fuse, les membres coupés sont balancés, le rouge à lèvres déborde, ça gicle, ça dégouline, ça s’avance boiteusement mais sans répit. Le grotesque tient en un mélange de comique et de tragique, de rire et d’effroi ; comportant l’idée de la dérision, du ridicule, du satirique ; associé tant à l’angoisse qu’à la farce et au rire carnavalesque. C’est précisément sur ce rire carnavalesque que joue Ostrowsky, rire effronté et subversif mais qui, tel que formulé par Dominique Iehl, instaure un retour au réel : ainsi compris, le rire acquiert une puissance singulière, il est à la fois profanateur et libérateur¹. Libérateur, ouvre le mythe et nous fait s’engouffrer en son cœur.

Les évènements restitués sont dépouillés de leur enrobage littéraire. Ne restent plus que les faits, qui nous sautent d’autant plus à la gorge : c’est fou, insensé, trop énorme. Cette approche pragmatique du récit constitue d’ailleurs l’un des ressorts du rire : poser le problème d’une tragédie antique sous le jour de la vie quotidienne, c’est évidemment le destituer pour mieux s’en amuser. Comment cuisine-t-on la viande d’enfant ou comment ôter une tache de sang frais d’une tunique, autant de précis du parfait meurtrier antique.
Mais malgré cette épuration, et le refus d’un lyrisme au premier degré, le texte du spectacle est juste, précis, irréprochable. Co-écrit par Gilles Ostrowsky et le dramaturge Jean-Michel Rabeux, il amène donc de l’humour, mais aussi un jeu sur la langue qui parfois nous ferait entendre un double sens à certaines phrases. Et surtout, un sens du rythme, la manière dont l’écriture est habitée par le comédien qui lui donne toute son ampleur.
Car l’élocution est ici capitale. La toute première phrase peinera à sortir, bloquée dans la gorge on dirait qu’il faut la vomir, expulser le premier borborygme qui bouchait le flot de parole – parole qui est marque de la vie en société, marque de l’individu civilisé et communiquant. C’est que ce qu’il y a à dire est trop énorme, une avalanche de mort et des cascades de sang, c’est que commencer à raconter ça c’est s’obliger à finir, on n’enraye pas les cycles de vengeance quand ils sont initiés. Mais le premier caillou de mot sorti, ça pourra avancer. Les actions vont s’incarner dans la voix, qui se module en fonction.
Les actions s’incarnent dans la voix et la voix contamine le corps ; le visage digne d’un dessin animé confère au rire à tout bout de champ : de grands yeux écarquillés à en devenir globuleux, une bouche élastique, un visage mince mais qui semble mou, d’une mollesse de pâte à modeler, à se tordre en tous sens pour accumuler les grimaces et mimiques. C’est du grand burlesque. Et comme tout burlesque qui se respecte, l’auto-dérision est constante.
Toute cette énergie placée dans l’incarnation du mythe fait qu’au final, si l’on a vu que très peu de choses, nous reste l’impression d’un spectacle visuel. Poussés par le gimmick « imagine, mais imagine ! » qu’Ostrowsky nous lance régulièrement, nous imaginons effectivement et presque en notre chair ce que vivent tour à tour chacun des représentants de la famille. Plus que par la manipulation de quelques accessoires bien choisis, c’est par sa seule parole et par ce qu’elle inflige à son corps qu’Ostrowsky nous donne à voir les scènes dans leur crudité, presque dans leur nudité. Cette approche du spectacle propose un retour (en forme d’effronterie) à l’essence des mythes, qui vivaient dans l’oralité des poètes avant que d’être figés sur du papier.

Tous les mythes, toutes les tragédies grecques sont sous-tendus par deux principes :
Premièrement la fureur des personnages. Fureur au sens de passions décuplées – et que l’on retrouve dans le titre au pluriel : ce sont les fureurs propres à chaque personnage qui s’attaquent au comédien et le possèdent. Mais plus que les passions, ce sont les actes qui sont décuplés : parce qu’Atrée est dit « contrarié », il va assassiner les enfants de son frère. Le terme de contrariété est évidemment choisi dans un souci d’amoindrissement comique, de dérision, il n’empêche : si nous éprouvons de l’empathie pour les personnages dans les tourments qu’ils endurent, nous ne pouvons partager leurs actions. Entre les Atrides et nous, il y a un problème d’échelle.
Le second principe étant, bien évidemment, la fatalité. L’histoire se déroule d’elle-même, et comme en chaque mythe la question du libre-arbitre est trouble : les personnages apparaissent pleinement conscients de leurs actes et même si leur raison s’y oppose, ils doivent les proférer, en une sorte de loi implicite et divine. La mise en scène sous-entend cette loi en faisant apparaître certains accessoires-clé tombés du plafond : d’une épée qui tombe du ciel, à un meurtre désigné par les dieux, il n’y a qu’un pas. Ce qui permet aux personnages de se dédouaner de leurs actes, et Ostrowsky s’en amuse : « ah cool, si c’est l’oracle qui le dit, je suis vachement soulagé » ou « c’est pas moi, c’est le mythe ! ». Mais malgré ce rejet des responsabilités, on les voit bien à la torture au moment de violer la fille ou de tuer la mère : pris de fureur, il n’en sont pas moins humains et pétris de contradictions. Contradictions qui apportent des subtilités auxquelles on ne s’attendait pas.

Quand on traite des mythes, une question se pose : celle du réalisme. Que faire du merveilleux et de l’abracadabrant ? Car ce qui est mis en scène est abracadabrant, tant pour l’énormité des crimes commis que pour le surnaturel de certains passages (références à des interventions des dieux, qui commandent aux éléments ou créent des îles de toutes pièces). Pour ce qui est de la représentation, cela ne pose guère de problème puisque les scènes passent plus par la parole que par une reconstitution fidèle. Mais pour ce qui est de l’acceptation théorique de l’impossible ? Ici on résoudra la question en une simple conclusion : « ça se passait comme ça à l’époque » (à l’époque quand on était contrarié on donnait les enfants de celui qui nous avait contrarié à manger, ou on allait voir l’oracle de Delphes). C’est certes affirmé sur le ton de l’humour, mais cette simplification n’est pas dénuée de fondements plus profonds. L’historien Paul Veyne pointe, dans son livre Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?, une même attitude de la part des anciens eux-mêmes pour accepter ces récits. Les modalités de croyance de l’époque s’avèrent plus subtiles et multiples que cela, mais pour le dire rapidement nous pourrions les schématiser ainsi :
Au départ l’on constate une facilité d’acceptation, une crédulité des Grecs devant leurs mythes. Ces récits étaient perçus comme une sorte d’Histoire romancée, qui renseignait sur le passé du pays ou de la cité, et l’on écoutait leur globalité de bon cœur.
L’aristocratie et une partie des intellectuels reculèrent devant l’évocation du merveilleux : ceux-là ne rejettent pas les mythes en bloc mais cherchent à séparer le vrai du faux, à en retirer les mensonges – à savoir, tout ce qui a trait au merveilleux : des dieux qui se mêleraient aux hommes sur Terre, des créatures chimériques, etc.
Cependant, d’autres intellectuels acceptaient les mythes tels qu’ils étaient, acceptation justifiée par des arguments très divers suivant les personnalités, leurs intérêts et la période à laquelle ils se rattachent. Ainsi, l’un de ces arguments revenait à estimer qu’il ne fallait pas juger à l’identique le temps lointain et l’époque présente, ce qui avait cours alors n’étant pas nécessairement comparable aux réalités actuelles. Ainsi Paul Veyne cite Diodore, historien grec du 1er siècle av. JC : certains lecteurs exigent injustement la même rigueur dans les vieilles légendes que dans les évènements de notre période ; ils jugent des exploits qui sont contestés d’après la vigueur physique telle qu’elle est dans les conditions actuelles et se représentent la force d’Héraclès sur le modèle de la faiblesse des hommes actuels². Plus poétique, Épicure admettait donc que les hommes d’autrefois, plus vigoureux que ceux d’aujourd’hui, avaient d’assez bons yeux pour apercevoir les dieux en plein jour, alors que nous n’arrivons plus à capter les émissions de leurs atomes qu’à travers le canal du rêve³.
Ainsi, si l’affirmation d’Ostrowsky comme quoi « ça se passait comme ça à l’époque » est en apparence comique, et nous fait rire, elle fait aussi écho à cette approche historique du merveilleux.

Le spectacle se conclura, un peu brutalement à notre goût – l’on aurait voulu pousser encore plus loin la folie de la pièce, l’on aurait voulu suivre Ostrowsky une heure encore pour voir les nouvelles horreurs qu’il pouvait nous inventer – sur une scène tragi-comique, illustration de son grotesque originel. Agonie sur fond de music-hall américain, des pas de danse presque esquissés, on se prendra à penser voir un film, du genre du All That Jazz de Bob Fosse (où un célèbre chorégraphe de music-hall s’achemine peu à peu vers la mort entre musique et paillettes). C’est qu’en réactualisant leurs « fureurs », Ostrowsky fait de ces personnages des icônes de cinéma, c’est qu’il nous dit que si on les écrivait aujourd’hui, ils deviendraient des anti-héros démesurés sur grand écran.
Aujourd’hui où les mythes sont figés en ce que l’on nomme la mythologie, fixés sous une forme officielle dans des livres que l’on étudie à l’école, leur portée s’amoindrit sous la crainte de l’austère et du rébarbatif. En adaptant les Atrides sous une forme théâtrale libre, actuelle et accessible – mais intelligente – Gilles Ostrowsky et Jean-Michel Rabeux les ressuscitent, les replacent parmi nous. La pièce est sous-titrée « d’après (très très lointainement) la terrible histoire des Atrides ». Certes, seule la trame en a été conservée pour se laisser toute liberté de ton. Mais cette approche réactive justement le mythe et éclaire tout son sens, c’est même lui qui vient nous chercher dans ce que nous sommes aujourd’hui.
Pour cela cette pièce est quasiment nécessaire, et l’on voudrait que les professeurs emmènent leurs élèves au théâtre avant de les enfermes dans des livres. L’on voudrait que l’on puisse accéder aux mythes par la vivacité, des Fureurs ou d’autres, avant de se perdre en des analyses théoriques. Car la pièce en saisit les enjeux essentiels dans une sorte d’immédiateté qui ne serait pas possible autrement, et qui est juste. L’on conseille donc aux professeurs d’y emmener leurs élèves, aux élèves de s’y rendre eux-mêmes, et à tous les autres aussi pour n’importe quelle raison, pour réviser sa culture ou juste parce qu’on n’aura pas autant rit depuis longtemps.

¹ IEHL Dominique, Le Grotesque, Éditions des Presses Universitaires de France, collection Que Sais-je ?, Paris, 1997, p.11

² VEYNE Paul, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?, Éditions du Seuil, Points Essais, 1983, p.58

³ Ibid, p.109

©Ronan Thenadey

©Ronan Thenadey

Présenté au Théâtre de Belleville du 1er mars au 24 avril 2016

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