Marie José Malis, directrice du théâtre de la Commune à Gennevilliers, adapte l’œuvre de Luigi Pirandello, La Volupté de l’honneur. Ce texte du dramaturge italien met en scène une situation familiale inextricable. Alors que doit naître un enfant illégitime, les membres d’une famille s’efforcent de sauver les apparences, et commettent l’absurde en offrant la place de mari et de père à un homme étranger à la situation. Cette pièce de Pirandello questionne le paradoxe de ces personnages soumis aux conventions sociales, et dont le conditionnement est particulièrement mis en lumière par opposition au personnage marginal qui intègre la famille. Cet anti-héros n’en est pas moins archétypal. Il évoque en fait le philosophe errant, que son dénuement prédispose à questionner les relations affectives au sein d’une famille aristocrate sicilienne. Dans le texte, la famille est dite « une maison », elle est une construction qui repose sur des bases bien fragiles. Seuls les personnages qui doutent parviennent à s’en libérer, par un processus caractéristique. Les pièces de Pirandello ont un aspect ésotérique, le réel et la fiction n’étant jamais parfaitement délimités. Le dialogue entre personnage et comédien traverse son œuvre : les deux font corps mais jouent à se confronter. La distance ostensible du comédien à son personnage permet de questionner le rôle qu’on joue face aux autres et les conventions par lesquelles on s’aliène. La force de l’adaptation de Marie José Malis est de susciter, par l’amusement, le trouble de l’observateur.

L’absurdité des relations humaines serait la conséquence d’une lacune langagière, trop souvent, les personnages emploient des termes sans en mesurer tout le sens, ils agissent sans peser les conséquences de leurs actes. C’est alors par la force de la rhétorique, que l’esprit du lieu déconstruit les mensonges de ses hôtes. Ce génie de la destruction apparaît sous les traits du comédien Juan Antonio Crespillo. Il incarne avec une intonation singulière et par son expression débonnaire la hauteur de ce personnage, maniant la langue sans transiger. Face à lui, les membres de la famille sont autant d’identités remarquables, auxquelles chaque comédien a su donner du relief, par une gestuelle et une langue propres. Les postures des comédiens rappellent des écoles diverses. Ils circulent entre un jeu académique, parfois outrancier, et un langage absolument réaliste. S’agit-il de révéler qu’ils ne sont que des personnages mais en même temps, des êtres potentiellement réels? En révélant les ressorts du spectacle, la scène intègre les spectateurs dans une même communauté. D’ailleurs les comédiens ne nous lâchent pas, du regard, certes, mais aussi par leur occupation de l’espace, en éclatant les limites du plateau. L’écriture de la pièce assume l’obscène et l’hors-scène. L’anéantissement progressif de l’espace théâtral va de pair avec la déchéance de la famille, ce qui confère au spectacle une dimension exutoire.

Du 5 au 20 novembre 2015,
Au théâtre La Commune.

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