La compagnie Les Possédés s’empare du chef d’œuvre de Louis Ferdinand Céline au théâtre de la Bastille. Le spectacle s’inscrit dans la présentation d’un diptyque dont l’autre volet est A la recherche du temps perdu de Proust. Les deux auteurs, bien que n’ayant rien en commun à priori, Céline fustigeant d’ailleurs Proust de ne s’être occupé que des mondains alors que lui s’occupait du peuple, possèdent cette virtuosité commune de l’écriture, ce caractère révolutionnaire du style, cet attrait pour la profondeur de l’âme humaine.

C’est Rodolphe Dana qui interprète Ferdinand Bardamu, le protagoniste du Voyage au bout de la nuit. Un comédien aux épaules larges et aux traits virils qui dénote parfois avec le récit du personnage malingre dont on nous dresse le portait. On est d’abord parachuté en pleine première guerre mondiale. Le personnage a vingt ans. Il se sent le jouet d’une boucherie sordide qu’il n’a ni choisi ni cautionné et la victime d’un milieu social qui ne lui permet pas d’obtenir les grâces des puissants, qui ont, eux, les bonnes relations leur permettant d’échapper à l’horreur. Sa vision de l’Homme se forge autour d’un spectacle de bêtise et d’absurdité. Puis il vogue pour l’Afrique et se heurte au tout aussi absurde colonialisme. Sa route se poursuit vers les Etats Unis où l’absurdité du monde moderne et industriel est encore présent. On suit le parcours de ce personnage aussi tragique que comique qui accumule les désillusions paré d’un ton cynique mais obstinément drôle. On est emporté dans la brisure de ce jeune homme qui se développe dans la violence d’un monde déraisonné. Le texte de Céline, résolument génial et vivant, se prête parfaitement au théâtre. La richesse du texte permet de dessiner très rapidement des situations et des atmosphères. On est tout autant emporté par le génie de l’agencement des mots (dont on se délecte) que par l’enchaînement des événements.

Dana est bon. Il réussit à nous emmener même s’il ne parvient pas toujours à interpréter les subtilités de la complexité du personnage de Ferdinand. Sans doute est-il un peu trop « charismatique » pour incarner complètement les méandres tortueux de l’esprit de Céline. Il a pourtant de l’énergie et de la générosité et occupe pendant presque deux heures la scène en solitaire.

Le plateau est jonché d’un dispositif scénique fait de plusieurs tables de différentes tailles qui tantôt debout, couchées ou droites, agrémentent le récit. Même si cette scénographie est belle, la pertinence de son exploitation est inégale. Elle parait parfois artificielle. D’autant que la force de l’imagerie évoquée par le texte de Céline pourrait aisément se passer de support scénographique.

Du 2 au 19 février 2016,
Au Théâtre Bastille.

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