Ce n’est pas la première fois que la compagnie L’avantage du doute monte sur la scène du théâtre de la Bastille. En allant voir Le Bruit court que nous ne sommes pas en direct, on a l’impression de cette familiarité entre les acteurs et le lieu. Ils commencent la pièce très naturellement effaçant la frontière entre l’acteur et le personnage, et portant leur propre nom sur scène, ce qui a été le cas pour leur précédent spectacle joué à Bastille, Tout ce qui nous reste de la révolution, c’est Simon.

Pour traiter un vaste et compliqué sujet comme celui de notre rapport aux images et aux médias, le collectif essaye de prendre le taureau par les cornes montant une chaîne de télévision indépendante dans les coulisses de laquelle se mêlent les histoires intimes des personnages-journalistes de la « Ethique-TV » et les recherches documentaires des acteurs sur l’omniprésence de l’image et de l’information. Nadir veut absolument parler du Cercle de l’industrie proposé et initié par Dominique Strauss-Kahn. Mélanie essaye de s’éclipser derrière les préoccupations professionnelles. Claire est un être rongé par le désir de maternité et les problèmes de fertilité. Simon est hanté par la solitude d’un alcoolisme caché. Et Judith incarne un deuxième personnage qui s’enflamme par le désir de faire marcher la télé en l’adaptant sans cesse au goût du public.

Les histoires personnelles et professionnelles se chevauchent l’une l’autre. La scène la plus touchante et marquante du spectacle est celle de Mélanie qui parle de la perte définitive de son père. Parlant de sa mort, elle partage une perte encore plus profonde et invisible avec le public, celle de son image à elle. L’image projetée d’elle-même sur les yeux d’un être cher, l’image des souvenirs partagés avec l’autre. C’est à ce moment du spectacle que tout en nous imprégnant d’une histoire très singulière, nous allons à la rencontre de l’universel. Nous avons eu un coup de coeur pour Mélanie qui se questionne aussi sur les dilemmes du journaliste, les contradictions entre les attentes des « voyants » et les exigences des professionels. Ces deux scénettes sont un vrai bijou où elle arrive parfaitement à défaire l’échelle humaine barreau par barreau.

Cependant, Au lieu de la théorisation de l’image et de son flux ininterrompu par les acteurs, ce que nous aurions bien aimé voir sur scène, ce serait une interaction entre l’être humain en chair et son image projetée sur différents écrans de différentes tailles. Nous aurions peut-être aimé nous éloigner un peu de la critique de l’image pour s’approcher de la Petite poucette, comme Michel Serres nomme la génération digitale qui tient son cerveau-téléphone portable à la main. Peut-être eût-il été intéressant de mettre en perspective ces écrans de tailles différentes qui nous accompagnent partout, même dans les lieux très privés et intimes. Ces petits écrans qui ridiculisent notre allure humaine la rendant très petite et inoffensive. Au contraire, les acteurs partagent leurs secrets et pensées regardant droit dans les yeux le public ignorant que les écrans assurent aujourd’hui la médiation d’une grande partie de la communication entre les humains.

Peut-être, cette pièce montre la volonté d’une marche à contre-courant. Une chose est sûre, c’est qu’elle n’est vraiment plus en direct…

Du 7 au 29 janvier 2016,
Au Théâtre de la Bastille.

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