Un présentateur hystériquement jovial s’élance vers nous micro à la main, et sonde l’enthousiasme de l’assemblée attentive. Il demande aux spectateurs de lever haut leurs téléphones, tous les téléphones, il veut voir une marée d’écrans danser devant lui – il aura été convenu au début du spectacle que l’on pense bien à ne pas éteindre son smartphone. Nous assistons à la soirée de lancement du nouveau must have technologique, l’A-phone Z et son système d’intelligence artificielle Cloud IA. C’est la nouvelle création de la compagnie Gérard Gérard, ça s’appelle Zombies et ça va nous ôter l’envie du scrolling compulsif.

Les morts, les Gérard Gérard les connaissent bien, ils les ont déjà côtoyés par le passé. On pensera par exemple à leur long-métrage Sans Déconner, réalisé par Alexandre Moisescot, qui mettait en scène la disparition brutale d’un jeune couple, le jour de leurs noces. Mais là où les fiancés de Sans Déconner se cherchaient à tâtons à travers les limbes, armés de tout leur amour ; là où la poésie voulait encore nous faire espérer, nous ne conservons plus ici que l’aspect froid, cérébral et glauque. La mort devient un événement concret, quantifiable et indésirable ; une nuisance logistique ultime que l’on se doit de court-circuiter. “La mort n’est pas la dernière fin, il nous reste à mourir chez les autres” disait Alberto Guillen. “On est connecté” nous dit aujourd’hui la technologie. Esprit start-up hallucinée contre métempsycose, inspiration transhumaniste contre essence éphémère de l’existence : inlassablement, la pièce nous ramènera à la réalité crue d’une société d’où tout merveilleux a été banni.

L’incarnation de ce cynisme extrême et somme toute terriblement actuel se fait dans le personnage de Stéphane Boulot, sorte de Steve Jobs en chemise blanche pour lequel un monde inacceptable ne peut qu’être sauvé par la 5G (et plus, nous dit la pièce). Science sans conscience… et on connait la suite de l’adage. Marie, spectatrice-cobaye tirée au sort pour expérimenter le nouvel A-phone Z sera la première à pâtir des délires visionnaires du créateur, ce qui lui coûtera non seulement la vie mais surtout son droit à la déconnexion.

Chez les Gérard Gérard, le titre est souvent un moyen d’affirmer une filiation, le cadre de référence dans lequel la compagnie s’inscrit. Une de leurs précédentes – et savoureuses – création s’intitulait Surmâle(s, renvoyant au roman Le Surmâle d’Alfred Jarry. Ici, on sort de la littérature pour se diriger vers une culture davantage mainstream, Zombies étant – au delà d’une figure du cinéma de genre régulièrement convoquée aujourd’hui – le titre d’un film de Georges Romero, maître en la matière. Autrement nommé Le crépuscule des morts-vivants, ce film de 1978 continue aujourd’hui encore à marquer les esprits*, notamment en raison de son lieu de tournage significatif, les hordes de zombies affamées déambulant dans les couloirs d’un centre commercial. Chez Romero la figure du zombie est celle du consommateur passif et abruti d’injonctions, qui n’est plus animé que par un désir dévorant et dénué de toute motivation véritable. Cette dévoration boulimique et irraisonnée des chairs est, dans la cinématographie de Romero, la métaphore du système consumériste. Le zombie devenant outil de dénonciation dans une Amérique des 70’s où la société de consommation allait croissante – et rencontrait, à l’époque, un engouement généralisé.

Convoquer Romero pour les Gérard Gérard revient ici à annoncer la tonalité à venir, la pièce se voulant une dénonciation de nos rapports avides aux smartphones, ces écrans qui ont réponse à tout, ne quittent pas nos poches ou notre paume et font office de béquille, d’ami, et presque d’extensions de nous-même. Mais si la pièce nous désigne, accusatrice, en tant que zombies dépendants et avilis, elle n’en demeure heureusement pas là. Les rapports de force entre classes sociales sont clairement abordés, désignant par là les initiateurs de nos désirs zombifiants : ici Stéphane Boulot est le visionnaire tout puissant de la Silicon Valley qui impose sa version du monde à l’ensemble d’une humanité en quête de miracles. Cette humanité sera sobrement incarnée par le personnage de Marie, archétype de la Mme Tout-le-monde, consommatrice parmi d’autres, que Stéphane Boulot manipulera (mentalement et physiquement) à de nombreuses reprises ; et par celui de Jimmy, présentateur de la scène d’introduction et employé de Stéphane, engageant au quotidien sa santé (mentale, physique) pour accomplir les visions du maître. Toute la violence dissimulée d’un système oppressif « soft » est ici mise en lumière à travers la dégénérescence des corps et des esprits qui mutent, pourrissent, régressent vers l’état de bouse humaine délaissée par l’âme, l’esprit, le traitement de l’information et même le langage.

C’est une des conditions du capitalisme : pour faire miroiter les merveilles d’un objet tout-puissant au design épuré, il faut accepter que des populations soient soumises à la mise en place de ce même objet (en assemblant le produit en usines, en acceptant un job délocalisé au service d’assistance technique, en travaillant pour l’objet ou en étant inféodé par lui dans son usage quotidien). D’un outil au service de l’humain on bascule dans la dépendance à l’objet. La vision d’un idéal éthéré de la technologie ne peut exister sans son pendant de corps exténués, abimés, sous-payés. L’un ne peut exister sans l’autre – et vice-versa.

Ici le rapport à la corporéité basse et sale du zombie (le sang, les chairs en putréfaction) dialogue avec son opposé, la virtualité du monde technologique. Crasse, miasmes et borborygmes contre épuration, devenir de pur-esprit confinant au Divin – Marie apparaissant finalement comme une figure de Sainte annonciatrice de l’ère à venir (un peu plus destroy que dans la Bible toutefois). Ce que nous dit Zombies, c’est que le pur ne peut exister sans le sale : pire encore, que c’est le désir d’épuration qui engendre la crasse et la déliquescence – le sommeil de la raison qui engendre les monstres ?

Le spectacle suit un fil narratif au long cours, à travers la trinité de personnages Stéphane, Marie, Jimmy – le puissant, la citoyenne lambda et l’employé. Mais c’est aussi un spectacle fragmentaire, qui avance par visions successives permettant d’aborder différentes tonalités de jeu, comme autant de sauts dans la temporalité du récit. Cette déconstruction de la narration, la compagnie l’avait déjà travaillée dans Surmâle(s : une diversité de scènes comme autant de réponses à une même question, autant de pistes, autant de possibles. Ici, on passe de l’entrain à la détresse ; d’un tutoriel hilarant expliquant comment bien découper son mort à la présence flottante d’une mère à travers les limbes ; d’une vision d’avenir à la décrépitude ; de personnages construits à des corps boursoufflés et dépersonnalisés, suant, soufflant, suintant, dans un jeu le drame pour la performance. Le spectacle avance et évolue, il mute sous nos yeux de façon insidieuse et inquiétante.

Zombies n’est certes pas une pièce optimiste. Il est sombre, cru, mais aussi émouvant et follement drôle, car chez les Gérard Gérard, même grave, le rire reste présent.

*on peut aussi penser, plus précisément, à des films tels que Fido, où les morts vivants, au-delà d’une menace, sont avant tout un déchet de l’humanité, recyclé vaille que vaille comme animal de compagnie.

Romero aussi, au début des années 90, évoqua un projet où les zombies seraient de malheureux sdf, simplement ignorés par les citadins …

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