Vous avez dit Broadway ? est né d’une passion, celle d’un jeune homme de 17 ans qui assiste à sa première comédie musicale dans le West End à Londres lors d’un voyage scolaire – passion qui ne s’est jamais tarie depuis et qu’il nous raconte ici, en convoquant 45 classiques de cet art dit « mineur ». Art mineur ? Ce n’est pas l’impression que donne ce spectacle qui retrace son histoire de 1728 à nos jours… Antoine Guillaume nous y entraîne en y liant des épisodes de sa propre vie, fortement marquée par cette pratique de la scène. Il y a d’ailleurs beaucoup de celui-ci dans cette production, qu’il a écrite et qu’il interprète, confiant la mise en scène à Michel Kacenelenbogen. La pièce a déjà connu un joli succès en Belgique où elle a été créée et dont l’auteur est originaire.

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Un miroir, un tabouret et une table avec des produits de maquillage créant une loge, des portants avec des costumes, quelques accessoires, des affiches de spectacles, le tout adossé à des palissades en bois maintenues par des tréteaux : nous sommes littéralement dans l’envers du décor. Et c’est bien de ceci dont il s’agit, des coulisses de la comédie musicale. Les anecdotes, les grands compositeurs et interprètes (George M. Cohan, Cole Porter, Kurt Weill, George Gershwin, Gene Kelly, Glenn Close…), les styles qui évoluent au fil des décennies. Le narrateur fait remonter son origine à 1728 avec l’Opéra des gueux de John Gay, où pour l’une des premières fois apparaissent des personnages réalistes issus du peuple – prostituées, voleurs… –, en qui ce dernier peut se reconnaître. Suivront l’opérette, le burlesque et le vaudeville qui achèvent d’ouvrir le théâtre à un public plus diversifié. L’art de Broadway est souvent réduit à une histoire d’amour dansée et chantée. Il est bien plus que cela : comme le dit Antoine Guillaume, « il y a de tout dans une comédie musicale ». On y parle de famille recomposée, de guerre, d’inégalités sociales, de drogue, des gangs… Le genre suit les mouvements de l’histoire – même si parfois il rate le coche en omettant totalement l’arrivée du rock’n roll dans les années 1960, perdant par là une partie de son auditoire. Ainsi il se fait léger dans les années 1920 au sortir de la Première Guerre mondiale, pour un public avide de se changer les idées, avec une large place accordée au jazz ; puis plus réfléchi dans la décennie qui suit, où le fond prend autant d’importance que la forme ; satirique envers les puissants lors de la Grande dépression ; ou encore politique et contestataire en 1968, où Hair va révolutionner le genre en cassant les codes et en ramenant la jeunesse dans les salles. Chaque époque influence le genre. À travers l’histoire de la comédie musicale, c’est donc aussi notre histoire commune – en particulier celle du XXsiècle – qui nous est ici contée.

Pour chaque période, Antoine Guillaume – qui a aussi une formation de danseur et qui de plus montre un certain don d’interprète – entame une ou deux chansons du répertoire, de Little Johnny Jones à Singin’ in the rain en passant par Cabaret ou La mélodie du bonheur, et esquisse quelques pas de danse. L’acteur est accompagné au piano par Julie Delbart, jeune musicienne talentueuse. Quand le public entre dans la salle, celle-ci, seule en scène, pianote quelques airs connus. Elle assurera ensuite l’instrumental à chaque morceau entonné par son acolyte. Le comédien et la pianiste affichent une belle complicité. Celui-là troque sans cesse son costume pour un nouveau correspondant à la comédie musicale qu’il chante. Le changement se fait directement sur scène, aux yeux de tous, ce qui souligne encore la dimension « dans les coulisses de ».

Autant d’éléments qui créent un spectacle fort réjouissant, a fortiori parce que l’humour y est présent par petites touches régulières – délicieuse scène que celle où une chaussette et un bonnet enfilés sur les mains font office d’animaux de la savane, les paumes s’ouvrant et se refermant au rythme de l’air d’Hakuna matata. L’artiste endosse tour à tour rôles féminin et masculin et nous fait partager l’émotion de ses personnages tant son visage est expressif. La toute première chanson est aussi la première qui l’a enchanté, et il l’interprète avec un tel émerveillement qu’on ne sait plus très bien s’il s’agit du sien, de celui du jeune homme de 17 ans qu’il était alors ou de celui du personnage qu’il incarne.

« Il faut retenir le nom de ceux qui ont su nous émouvoir », dit Antoine Guillaume. Gageons que le sien saura être retenu. Car même si vous n’aimez pas les comédies musicales, ce spectacle porté par l’enthousiasme de son narrateur saura vous conquérir. Vous en repartirez le sourire aux lèvres et le cœur léger et, qui sait, l’envie vous prendra au sortir du Lucernaire de visiter les sous-sols de l’opéra, de vous rendre dans un cabaret ou de chanter sous la pluie. I’m happy again.

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Vous avez dit Broadway ?

Au Lucernaire

Du 22 août au 28 octobre, du mardi au samedi 21h, dimanche 18h

De et avec Antoine Guillaume

Avec Julie Delbart au piano

Mise en scène : Michel Kacenelenbogen

A propos de l'auteur

Pauline Monnier

Pauline est éditrice aux éditions Lextenso (spécialisées en droit). Amatrice de théâtre et de cirque tout autant que de littérature et d'expositions, elle se passionne également pour les voyages, ayant notamment traversé huit pays d'Asie huit mois durant.

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