Vivipares (posthume) est un spectacle comme on en voit (trop) peu, écrit par Céline Champinot pour le groupe LA gALERIE. Ces cinq jeunes femmes irrévérencieuses furent formées en écoles de théâtre mais maîtrisent tout aussi bien le chant, et forment aujourd’hui une troupe atypique. Nous les rencontrons ici sur « l’anthroposcène ». Anthropo – être humain – et pour cause : il y a vraiment de la vie là-dedans. Nous faisons face à une reproduction de salon, mais un salon totalement incongru. Composé comme un squat à l’aide d’éléments de récup, matériaux pauvres : une bâche recouvre le canapé, du carton s’étale au sol tandis qu’aux murs ce sont des bizarreries hétéroclites tel ce portrait de caniche royal, ou en fond de scène un gigantesque poster de paysage des îles, mer bleue et palmiers en prime. Un beau foutoir lumineux qui investit la salle jusqu’aux rangées de spectateurs.
Les cinq comédiennes sont vêtues à l’image de cette anthroposcène, c’est-à-dire : n’importe comment (chaussettes de footballer et tongs, chemise hawaïenne ou legging couleur bronze, mini robe à strass bleus… passons).

Tout commence comme un jeu d’enfants : « on dirait que ». On dirait qu’on serait les derniers acteurs vivants. On dirait qu’il n’y a plus que nous pour jouer ce spectacle. Et ça fonctionne : la pièce travaille sur le principe de la parole performative, tout se dit au présent et se crée sitôt prononcé, c’est acté. Les possibilités sont donc infinies, dans cette règle du jeu où les seules limites sont celles que les comédiennes s’imposent. Et elles s’en imposent peu, comme l’atteste un cours résumé de l’intrigue.
Sans plus de préambule on nous balance le morceau : l’une est David (Bowie) le célèbre mais mauvais écrivain, l’autre Charles (Bukowski) dit Hans, son amant le gros (il est vrai que l’actrice porte moustache sous sa tignasse bouclée, ce qui clarifie immédiatement la chose). Ils ont ensemble un enfant raté (ou dirons-nous, « lourdement handicapé »). Pour le remplacer, David achète un enfant-acteur au genre petit génie limite tête à claques, tandis que le frère de David qui désire être une femme mariée mais se trouve moche deviendra Marthe, puis Judy Garland l’icône pop, se fera prendre successivement par Hans puis David contre le frigidaire, avortera à l’aiguille à tricoter dans les toilettes d’un TGV Lyria en partance pour la Suisse avant que tous ne décident finalement de s’en aller en Ukraine… Et je ne vous dit pas le quart de cette rocambolesque épopée.
Le spectacle avance à vue, les péripéties se surajoutent sans que rien ne puisse nous y préparer, suivant la seule volonté des personnages à la folie incontrôlable. Et on encaisse tout, un peu déconcertés au début par tant de libertés raflées mais l’adhésion est immédiate, et l’on est animés d’une furieuse envie de rire tout en restant bouche bée. Voir une femme endosser un rôle d’homme n’est finalement pas chose si courante, mais quand il s’agit de reprendre le nom d’une célébrité (Charles Bukowski en l’occurrence) pour s’exclamer d’une voix grave « Marthe, je te remets un coup contre le frigo avant d’y aller ? » le moins que l’on puisse dire c’est qu’on nage en plein inédit. Ces libertés paraissent d’autant plus excessives que le véritable Bowie est décédé depuis une dizaine de jours seulement, coïncidence malheureuse mais totalement involontaire le spectacle ayant été créé en 2014. Cette irrévérence pirate n’est d’ailleurs pas à lorgner d’un mauvais œil, mais constitue une preuve d’amour (chien) comme nous le verrons plus loin.

Vivipares fonctionne ainsi sur le principe du collage, se construisant par une accumulation de signes et de figures divers. Figures de la culture populaire donc, avec David Bowie, Charles Bukowski et Judy Garland. Mais d’autres éléments d’une culture plus cheap, voire même plus trash, sont cités ou mis en jeu : les snuff movies, émissions de télé-crochet à la The Voice, flashes info de CNN ou crimes passionnels de tabloïds… Des clichés visuels véhiculés par les medias, tels la femme sexy vêtue d’une seule chemise d’homme, dont on se complait à nous rappeler son aspect « impeccablement bleu » (image de mode ou de lingerie), le visage de l’actrice nonchalamment couvert d’un châle et de lunettes de soleil (le cinéma Hollywoodien) ou le paysage idyllique de l’arrière-scène (toutes les pubs d’agences de voyage, et ce qui doit se présenter comme l’idéal de bonheur de tout un chacun).
S’y côtoient des références plus savantes : une reconstitution de peinture religieuse, quatre des filles figées dans des poses d’apôtres et nimbées de clair-obscur attendant la résurrection de la cinquième (mais quand le ressuscité s’avère être un chien, on conviendra qu’il s’agit de miracle bon marché). Les résurrections à répétition d’ailleurs, qui font de n’importe qui une figure christique presque en claquant des doigts. Un théâtre classique avec des références à Tchekov, prétexte à terminer tous les noms en –ovna (Judy Garlandovna) ou –douchka (Davidouchka) le temps d’une scène. Un ancrage mythologique également, qu’il s’agisse d’Œdipe (et au passage le vol de quelques tirades) ou de l’arche de Noé.
Enfin, et puisqu’il s’agit du spectacle d’un « groupe », chants lyriques et religieux côtoient reprises de chansons pop aux paroles détournées, sans complexe (et avec talent).
Tous ces signes sont disséminés dans chaque recoin de la pièce, au détour de chaque mot. Beaucoup passerons sans doute à la trappe mais l’essentiel n’est pas de les saisir tous, l’essentiel est de baigner dedans jusqu’à la noyade. Car c’est bien ce qui intéresse les comédiennes ici : reproduire l’accumulation d’éléments culturels dont on nous abreuve en permanence jusqu’à saturation pour, après une semi-digestion contrariée, régurgiter le tout. Et tant pis si le renvoi est quelque peu chaotique.

Ainsi, et pour en finir avec cette dérangeante image de régurgitation, les personnages ressemblent à une boule de poils recrachée par un chat qui se purge : si on regarde de près, on reconnait les éléments qui composent la boule. Aperçus rapidement, on ne distingue qu’un agglomérat peu engageant. Pour le reformuler de façon plus distinguée : les figures de célébrités sont réinterprétées, comme vues à travers un miroir déformant. David le mauvais écrivain n’a rien de commun avec le vrai Bowie, ou plutôt si, mais très lointainement, comme une mauvaise parodie faite d’échos sordides assemblés par une mémoire incertaine. La maigreur et la pâleur extrêmes, la coupe rougeoyante en pétard, la bisexualité supposée. Mais il est présenté comme un personnage acariâtre, passif-agressif ou neurasthénique. Bukowski, comme le vrai, picole et ne pense qu’à la baise. Judy délaissée des deux autres finit par croupir devant son poste de télé, en un drôle de parallèle avec la vie de la réelle Judy Garland qui termina sa carrière en tant que présentatrice de talk-show, bien loin du succès de sa jeunesse. Ces interprétations ne sont pas tendres.

L’essayiste Pacôme Thiellement établit une distinction qui ici devient cruciale pour notre raisonnement : « ce qui a pris le dessus en terme de succès populaire ce n’est plus la culture populaire […] ce qui a été mis en place c’est une production de masse »1. Cette séparation, qu’il situe courant des seventies, se traduit par un pouvoir décisionnaire de ce qui est bon pour les autres, faisant peu à peu basculer les individus d’une expérience d’appréciation active à une facilité de divertissement passif : des consommateurs. De la perpétuation de traditions ancestrales par le peuple même, la culture « pop » a été remplacée par une industrie de l’entertainement.
Pourtant, une des nombreuses et importantes fonctions de la culture populaire est de nous parler de nous. Il s’agit de tendre un miroir au spectateur pour l’aider à mieux se comprendre, outil de réflexion (en tous sens du terme) au quotidien. Mais aujourd’hui cette culture de masse ne s’adresse plus qu’à elle-même, n’admire plus que son propre reflet dans une autosuffisance bouffonne et sans fin. D’où le désarroi de Hans soudainement en pleurs lorsqu’il explique à Judy qu’elle ne sera jamais une icône pop : « il n’y a plus d’icônes pop, tu crois qu’ils font ça pour toi mais ils le font pour leur gueule ». Cette réplique est incontournable, elle est le nerf de la guerre qui anime ces filles (c’est pourquoi ces pleurs sont sincèrement émouvants).
Car comment s’en sortir lorsque tout ce que l’on nous fait miroiter comme étant le plus enviable, le plus désirable au monde, est inatteignable ? Quand non seulement on ne rencontrera jamais David Bowie, mais qu’on ne sera jamais David Bowie, pas même son ombre ? Quand tout ce que l’on peut espérer posséder de ce monde de très riches et très privilégiés, c’est le poster de cocotiers dans son salon miteux ? Quand en fait de diamants nos strass sont de plastique ? Et a fortiori, comment gérer tout ça quand on est comédien ? Car qu’est-ce qu’être acteur, finalement, si l’on ne parvient jamais sous les spotlights des medias ? Car c’est bien ce qui se meut, en filigrane, derrière le voile du rire et de l’absurde : l’angoisse de l’acteur de théâtre qui espère percer un jour mais se devine confusément destiné à une existence de galères et d’instabilités. D’où le désir de Marthe d’être une femme mariée comme la possibilité de se faire entretenir, filet de sécurité qui pallierait à la question terrible : « mais qu’est-ce que je vais faire ? ». Qu’est-ce que je vais faire après, en sortant du théâtre à la fin de la pièce, quand je serai seule avec moi-même ? Judy est l’alter ego de Marthe, l’autre face d’une même pièce : Marthe est la peur et la loose quand Judy se rêve sex symbol triomphant. Judy est le songe malmené du comédien ambitieux ; Marthe est la pire version possible de sa réalité.

Donc, comment s’en sortir ? Richard Mèmeteau dans son livre Pop Culture, réflexions sur les industries du rêve et l’invention des identités, nous propose un début de réponse (lui n’opérant par contre aucune distinction ontologique entre culture populaire et culture de masse). Partant d’une considération de la culture pop en tant que pouvoir hégémonique, il évoque une possible « réappropriation qui naît du détournement [de ce] pouvoir à son profit »2. Autrement dit, c’est par la réappropriation des codes même de la pop culture, qu’on la réinvestit et retrouve son statut d’actif. Et cela passe naturellement par un usage de la parodie (« la pop culture est située par beaucoup du côté postmoderne, de la parodie et du collage »3).
D’où les réinterprétations impitoyables dont font l’objet Bowie, Bukowski et Garland. Mais il est crucial de noter que leur choix n’est pas arbitraire. Tous trois ont en commun d’être passés à la postérité, la qualité de leur travail étant attestée dans le milieu artistique (quelques mauvaises langues mises à part qui reprocheraient à Bowie son caractère opportuniste d’homme-caméléon). Rien de commun avec une Loana ou un Michel Drucker, issus d’une culture plus cheap. Autrement dit, les icônes adoptées sont des personnalités talentueuses. Et donc admirées (il est à noter d’ailleurs que ce trio est issu de la « culture populaire » telle que définie par Pacôme Thiellement, et non d’une marchandisation quelconque). On n’attaque que ce que l’on estime.
De plus, tous trois incarnent la figure de l’ange déchu, du génie ayant traversé une vie de souffrances, ou de celui qui rassemble, fédère les laissés-pour-compte (Bowie à ses débuts qui s’adressait à tous ceux se sentant, comme lui, extraterrestres).
Enfin, Bowie est bien celui qui clama « we can be hereos, juste for one day ». Ici l’on peut retourner la formule, et affirmer « I can be Bowie too, just for one day ».

Bien qu’elles se trouvent malmenées, ces icônes n’ont donc pas été choisies parce que profondément méprisables, ou pas uniquement méprisables. Car si on les méprise, c’est qu’on s’est attachés à elles. Si on les méprise, c’est justement par trop d’amour. A force d’admirer, de désirer la star le désir devient envie, et l’envie qui ne peut s’exprimer dans la création au sein d’une culture participative et communautaire se nécrose jusqu’à devenir rancœur. Mais c’est l’amour qui dirige tout ça. A la question : comment je gère ce trop-plein d’amour ? une réponse valable est le crime passionnel, visant à annuler, réfuter l’existence même de ce qu’on ne peut maîtriser, à posséder sa propre dépossession dans l’acte de mise à mort. C’est une solution ; mais destructrice, et qui immobilise à tout jamais son auteur dans les limbes de ses propres tourments.
Ou il y a la solution de la réappropriation avancée par Richard Mèmeteau. En s’octroyant le droit de jouer avec les signes de l’adversaire, créer un double parodique. Puis le tuer symboliquement, pour lui permettre de reparaître sous d’autres conditions, ni tout à fait le même ni tout à fait un autre. C’est pour cette raison que Vivipares (posthume) enchaine les décès et les résurrections à tour de bras : de nos jours la seule raison de convoquer encore les icônes est de les mettre à mort, comme une réconciliation. Ou au minimum de les mettre à mal, ce qui constitue un décès amoindri. Vivipares (posthume) pourrait avoir pour sous-titre « on tue tout le monde et on recommence ».
Il s’agit en fait d’une tentative d’exorcisme, comme la youtubeuse Solange te Parle en a mené une au mois de décembre 2015. Dans sa performance nommée #léaCdur, elle visionnait par ordre chronologique l’intégralité de la filmographie de Léa Seydoux, sans interruption, durant cinquante-trois heures. La finalité de ce défi boulimique était de palier à la jalousie maladive ressentie face au personnage de Seydoux, qui a réussi en tant qu’actrice tandis que Solange doit se contenter des plateformes de vidéo participatives (ce qui indique que Youtube, ou certains recoins de Youtube, répondent encore d’une véritable culture populaire). Cette performance restait contemplative, quand celle de Vivipares est plus pirate, plus « couillue » en somme ; mais la finalité est identique.
Ceci est la solution déconstructrice, où l’on démonte les signes pour avoir prise sur eux et les remonter à son image comme un jeu de Lego.
Mais justement, quelle image former à présent que tout gît en morceaux dans nos mains ? Il faudra alors que les filles s’emparent des mythes. Ultimes et éternelles visions, les mythes seront toujours là pour que les hommes s’engouffrent en eux ; réinterprétation et réappropriation sont leurs fonctions essentielles, un canevas sur lequel tisser les existences. Il faudra donc s’emparer des mythes, faire pleuvoir à torrents, et monter dans l’arche-de-la-Défense-de-Noé accompagnés de tous les animaux de la création. L’arche-de-la-Défense-de-Noé, ou comment l’anti-poétisme radical des bureaux bétonnés devient le vecteur même de cette poésie délirante, de cette bouffée d’avenir. Bowie n’a pas fini de voguer sur les flots mais nous, nous en avons fini avec Bowie.

1 Pacôme Thiellement, Qu’est-ce que la culture populaire ?, conférence du 21 janvier 2015 au Musée d’Art Contemporain de Lyon, http://www.mac-lyon.com/mac/sections/fr/expositions/2014/erro/evanements/thiellement

2 Richard Mèmeteau, Pop Culture, réflexions sur les industries du rêve et l’invention des identités, Editions Zones, 2014, p.16

3 Ibid, p.15

©GroupeLAgALERIE

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Présenté au Théâtre La Loge du 26 janvier au 3 février 2016

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