Un décor dénudé, d’arbres sans feuilles et de rochers austères, à peine habité par le son métallique d’une machine. La scène est subitement plongée dans le noir. De l’ombre apparaît peu à peu une silhouette, vêtue d’un manteau noir qui virevolte avec elle alors qu’elle se lance dans une danse avec une roue Cyr. Elle est bientôt rejointe par d’autres silhouettes, dont les corps mêlés les uns aux autres modèlent une bête monstrueuse à multiples pattes, qui donne naissance à des êtres doubles, hybrides formés par deux corps. Les costumes, le décor, les sons, nous situent dans un univers inquiétant, post-apocalyptique, dont les références tiennent tout aussi bien de En attendant Godot que de Matrix. Il règne une atmosphère de fin du monde tout autant que de début du monde : un personnage trace des signes rupestres sur le sol, tandis qu’un autre, pris de folie, hurle, saute entre et au-dessus des roches. Mais, alors que le spectacle monte en puissance à mesure que les acrobates montrent l’étendue de leur pratique, une certaine sérénité s’installe. Avec élégance, l’une des interprètes monte et descend sur un mât comme une araignée sur son fil, sous les yeux du public subjugué. Un couple entame une danse. La musique, devenue plus harmonieuse, trouve sa place et s’insère dans le spectacle avec ingéniosité : des fils électriques tendus dans les arbres servent d’instruments à corde, les rochers de tambours, sur le sol un xylophone naît de quelques cercles de métal. Un saxophone et une trompette viennent s’ajouter à cet orchestre original.

Vanavara – nom d’une « collectivité russe perdue en plein milieu de la plaine sibérienne » – figure ici un « lieu en sommeil rempli d’histoire, porteur de la mémoire d’un autre temps ». Spectacle de fin d’études de la dernière promotion du Centre national des arts du cirque, il est le résultat des années d’apprentissage de ces quinze jeunes diplômés, issus d’horizons et de continents différents. Ils ont sans doute chacun encore leur chemin à faire, mais cela fait justement partie du charme de cette représentation. Ils jouent de ce soi-disant amateurisme : déséquilibres et chutes ont fait partie de leur apprentissage, on les retrouve ici, cette fois en toute maîtrise. Quand les uns créent avec les rochers un mur brinquebalant et montent maladroitement dessus en se tenant l’un à l’autre, la chute est inévitable. Quand un autre accède au trampoline, il ressemble à un jeune garçon qui s’amuse et, si ses bonds prennent de l’ampleur et que l’enfant laisse place à l’acrobate, sa sortie n’en est pas moins trébuchante. Ainsi ces petites scènes ajoutent une touche d’humour à un spectacle somme toute sérieux, car il s’agit là de l’entrée dans le monde professionnel des quinze artistes. Pour la mise en scène, il a été fait appel au collectif AOC, compagnie pluridisciplinaire mêlant cirque, danse, musique et théâtre, mené par Chloé Duvauchel, Marlène Rubinelli-Giordano et Gaëtan Levêque, eux aussi passés par le CNAC il y a une quinzaine d’années. Ce dernier voit ici l’occasion de « partager une expérience de circassien et tenter de donner à tous les interprètes une large part d’expression, en les guidant dans une recherche spécifique qui a façonné notre identité artistique ». Et ceux-ci montrent en effet l’étendue de leur répertoire par la diversité des accessoires et moyens utilisés : trapèze, roue Cyr, mât chinois, sangles, corde, main à main, cerceau aérien, contorsion, acro-danse, voltige… Le spectateur ne peut que repartir enthousiaste de cette démonstration et espérer retrouver l’un ou l’autre de ses interprètes à l’aube de sa carrière dans de futurs spectacles, ici ou ailleurs. Viva vanavara !

 960-cnac-2017

Vanavara

Avec : Théo Baroukh, Nora Bouhlala Chacon, Johan Caussin, Sébastien Davis-Van Gelder, Blanca Franco, Anahi De Las Cuevas, Adalberto Fernandez Torres, Clotaire Fouchereau, Löric Fouchereau, Peter Freeman, Nicolas Fraiseau, Camila Hernandez, Lucie Lastella-Guipet, Thomas Thanasi, Marlène Vogele.

Mise en scène : Gaëtan Levêque

Chorégraphie : Marlène Rubinelli-Giordano

Collaboration artistique : Chloé Duvauchel

Du 18 janvier au 12 février, du mercredi au dimanche, à 20 heures

À l’espace Châpiteau de la Villette

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