Dans Une trop bruyante solitude au Théâtre de Belleville, Thierry Gibault n’est acteur qu’à moitié. Mais quelle moitié ! Sans bouger d’un centimètre ses jambes, dont la rigidité nous fait penser au poids de la presse papier qui est au cœur de cette histoire, il nous assomme une heure durant en racontant les coups bas qu’il a subis, et qu’on reçoit directement, engoncés dans notre trop silencieux confort de spectateurs.

Maître du langage corporel, Gibault se sert de ses bras pour évoquer les quelques personnes qui ont croisé le solitaire parcours de Hanta, notre héros, mais aussi pour expliquer la différence entre se saouler à la bière pour mieux supporter la monotonie de la journée et boire du lait, comme font les jeunes, si sages et responsables, pour améliorer la performance au boulot. Sa bouche nous restitue phrase par phrase la puissance du texte le plus connu de l’écrivain tchèque Bohumil Hrabal tandis que ses yeux servent à nous faire comprendre le poids de l’isolement et du manque dans la lumière de la cave où Hanta a passé 35 ans à noircir du papier. Des livres surtout. Des livres de propagande nazie à l’occasion, mais aussi des classiques qui devenaient peut-être encombrants au four et à mesure que le nouveau pouvoir s’installait.

Mais au cœur d’un système obsédé par la productivité (comme tous, non?) Hanta ne peut pas s’empêcher de perdre du temps à lire quelques uns des bouquins que, par tonnes, il doit écraser chaque jour. Conséquence inévitable, il devient lecteur, là-bas dans sa cave, reconstruite à minimum grâce à une excellente utilisation des lumières et du son signés François Chabrier et Eric Rossi.

Conséquence inévitable #2, il commence à aimer les livres, quelques uns au moins, avec l’amour pur et obsédé d’un fétichiste. Il les trie, donc. Pas pour les préserver, la cause est perdue, mais pour leur rendre une sorte d’hommage à peine moins tangible que les tâches d’encre qui recouvrent son uniforme et qui nous donnent une idée de la pénibilité de son travail et de la passion qu’il y consacre.

Quand on parle du roman de Hrabal, on évoque souvent Orwell et Kafka, un peu plus rarement Bradbury. En regardant Gibault sur scène, on ne peut pas s’empêcher de penser surtout à cet autre fou des livres qu’était Don Quichotte. La seule différence c’est qu’au XXème siècle, ce siècle qui n’est pas fini, les Dulcinées sont des tziganes qui finissent à Auschwitz, et la méchanceté gentille des moulins à vent ne peut pas se comparer à la cruauté mécanique des presses industrielles.

Du 1er février au 29 mars,
Au Théâtre de Belleville.

A propos de l'auteur

Ricardo Abdahllah

Journaliste colombien. Il est, depuis 2007, le correspondant du quotidien EL ESPECTADOR. Il collabore également pour l'édition en espagnol du magazine Rolling Stone et pour la chaîne AL JAZEERA.

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