Le grand public connaît plus les Récits d’un chasseur ou Premier amour. Cette pièce de Tourgueniev écrite en 1850, retravaillée et en butte à la censure, n’a été créée qu’en 1909 par Stanislavski à Moscou, comédie douce-amère conçue initialement comme un récit dramatique (comme Le Spectacle dans un fauteuil de Musset non destiné à la scène). Pendant plus de deux heures, dans un microcosme champêtre qui devient progressivement un huis-clos étouffant, les personnages jouent la partition inachevée d’une éducation sentimentale perverse. Une pièce sur presque rien. Apparemment il ne se passe pas grand chose, tout étant dissimulé derrière les conventions sociales : tempête dans un verre d’eau et failles dans les cœurs sensibles et désœuvrés.

dComme dans Le Rouge et le Noir, la maîtresse de maison, honorable matrone et respectable épouse, est troublée par l’arrivée de Belyaev, jeune précepteur de son fils Kolia et comme dans Une partie de campagne, dans une atmosphère de pique-nique et de cache-cache, la femme plus mûre et la jeune fille sont séduites par ce jeune homme simple, « russe » (alors que la mode est aux gouvernantes et aux professeurs français), donc a priori authentique, proche de la nature et sincère, si bien qu’il n’a pas conscience de tous les ravages qu’il provoque. À ces échos stendhaliens et maupassantiens s’ajoute le délicieux bovarysme de la femme de trente ans qui s’ennuie à la campagne et qui veut régner sur les êtres comme son mari Islaïev gère son domaine loin des remous de la capitale. Les intonations et les poses languissantes révèlent cette lassitude de l’existence, cette oisiveté provinciale qui préfigure celle des personnages de La Mouette fascinés par la mère coquette, toute-puissante et manipulatrice, elle aussi. Lorsque Natalia Petrovna surprend l’idylle entre les deux jeunes gens, du moins les sentiments naissants de sa jeune protégée, ses accents envieux font penser au dépit de Phèdre (« Ils s’aiment… »), tandis qu’à d’autres moments, la triangulation sentimentale (le précepteur qui supplante l’ami Rakitine et le mari naïf) tire la pièce du côté du vaudeville plus léger avec les remarques de la belle-mère qui veille au grain.

eEn contrepoint le médecin fait une cour assidue et efficace à Lisa, célibataire résignée et consentante dans un marivaudage plein de pragmatisme tandis que dans la lignée des amoureux ridicules de Molière, le vieux prétendant Bolchintsov soupire pour la jeune Véra qui s’est amourachée d’Alexeï : Un mois à la campagne ou comment l’esprit vient aux jeunes filles en fleurs. En effet, à la fin de la pièce, la petite ingénue est devenue une jeune fille courroucée et éloquente, telle Gigi, l’héroïne de Colette qui a grandi au milieu des femmes plus mûres et expérimentées. Comme dans Andromaque, chacun court derrière sa chacune et vice versa. La confusion des sentiments finit par brouiller les pistes ainsi que les relations familiales et amicales dans ce machiavélique jeu de dupes. Le décor dépouillé efface les frontières entre la demeure campagnarde et le jardin fleuri comme dans un décor à la Monet ou dans l’atmosphère tendre et cruelle des romans de la comtesse de Ségur (née Rostopchine…), au milieu du frou-frou des robes et dans la dentelle des discours amoureux piégés.

Récit dramatique d’Ivan Tourgueniev, traduction de Michel Vinaver.

Mise en scène d’Alain Françon.

Production : Théâtre des Nuages de Neige.

Du 9 mars au 28 avril 2018. Du lundi au samedi 20h30. Location : 01 48 87 52 55.

Au Théâtre Déjazet. 41, boulevard du temple 75003 Paris. Métro République (lignes 3, 5, 8, 9, 11)

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