Isabelle Andréani a adapté cette nouvelle de Flaubert et à travers ce personnage fictif, a voulu rendre hommage à toutes ces femmes de l’ombre injustement oubliées par la grande Histoire et qui ont rarement droit de cité littéraire. En lui prêtant ses grands yeux qui tantôt s’attristent, tantôt s’émerveillent, sa voix et surtout son corps bien en chair, à l’étroit dans ses habits de femme du peuple, elle incarne dans tous les sens du terme cette « servante au grand cœur » chère à Baudelaire et aussi attachante que la niania de Pouchkine ou la Françoise de Proust (un de ses modèles, Céleste Albaret a rédigé ses mémoires sur « Monsieur Proust »). Pendant un peu plus d’une heure, une vie défile sous nos yeux, de l’enfance jusqu’à la mort, alors que le temps semble épargner cette grande petite fille trop vite grandie (« qui a vingt-cinq ans en paraissait déjà quarante ») et marquée par les épreuves de l’existence, l’abandon, les deuils.

pppSur une petite scène dont l’éclairage intimiste varie, dans un décor minimaliste (une barre, un drap tendu ou battu avec rage dans d’intenses moments de désespoir) avec quelques objets (une robe de petite fille, un jouet d’enfant, un perroquet empaillé) et des planchers de niveaux différents, légèrement inclinés. Félicité les frotte, à genoux, comme les personnages de Caillebotte et ressemble parfois aussi à La Laitière de Vermeer, figure pleine de bonté maternelle, protectrice et nourricière, alors qu’elle est une éternelle affamée d’amour. Ces planchers sont autant de petites scènes correspondant à des moments de vie, aux étapes d’un calvaire humble et presque silencieux.

Dans cette transposition à la première personne qui fait entendre les nuances et les richesses de la prose flaubertienne, Félicité au nom plein de résonance ironique, occupe une place encore plus centrale que dans la nouvelle, alors qu’elle ne maîtrise pas son destin. Malgré la lourdeur de sa robe et de ses sabots, elle court, elle s’agite, occupe tout cet espace limité comme un oiseau en cage et son corps maladroit et éloquent révèle ses états d’âme. Comme Charles Bovary, elle aussi pourrait dire : « C’est la fatalité ». Pourtant elle garde l’amour, l’espérance et une foi lumineuse. Autour d’elle tous les personnages gravitent qu’elle interprète en changeant de voix : le viril séducteur Théodore, Mme Aubain un peu condescendante et même le perroquet Loulou à la voix chevrotante. C’est seulement après sa mort que le narrateur reprend ses droits alors que resplendit l’image du perroquet qui se confond avec le Saint-Esprit.

Ce beau portrait de femme à valeur allégorique malgré un point de départ extrêmement réaliste, nous fait découvrir un esprit naïf, une âme candide et un cœur simple car pur. Cette écriture de la perte des êtres chers (successivement parents, fiancé, neveu, la petite dont elle s’occupe, sa patronne) explore les méandres des souffrances souvent discrètes et silencieuses et loue la foi enfantine des humbles (ceux que Hugo appellent les misérables) et des petits, sans jamais basculer dans le pathétique (la musique est discrète) ni le grotesque, ce qui n’exclut pas certains moments pleins de tendresse et d’humour (comme l’épisode héroïcomique du taureau).

Solitude et compassion, émotions à fleur de peau : Félicité, c’est elle.

D’après Gustave Flaubert

Mise en scène Xavier Lemaire. Scénographie Caroline Mexme

Avec Isabelle Andréani. Production Les Larrons

Du 2 octobre au 3 novembre 2018.

Du mardi au samedi, 19h. Durée : 1h10 /  Réservations : 0145445021

Au Théâtre de Poche

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