Mieux vaut être jeune, riche et en bonne santé, que vieux pauvre et malade dit l’ironique sagesse populaire… la pièce entremêle justement les catégories, les faisant jouer entre elles, interrogeant leur pertinence ou leur profondeur. La dame âgée (Catherine Hiegel) évolue dans un vaste appartement confortable, se pare d’une belle robe de soie rouge, dispose de personnel lui permettant de ne pas quitter sa maison… il n’en demeure pas moins que toutes ses articulations crient, et plus encore la machine de son coeur qui déplore tout au fond l’antagonisme avec la fille, l’évanescence de la petite-fille, la solitude du veuvage, que nulle fortune ne saurait compenser. Milena Csergo interprète elle une jeune adulte pleine de vitalité, de dynamisme, de désir d’assomption et de réussite, mais ce que la fougue ne donne pas ce sont les bonnes introductions, les bonnes portes d’accès, et la réalité se compose de célibat, de chômage, d’économie laborieuse, de dépendance à la mère, d’avenir barré pour son propre enfant.

De là vient l’idée de l’échange, celle de devenir une petite-fille frauduleuse égayant la vie morose de la vieille dame, celle d’obtenir de cette héritière les privilèges auxquels la prolétaire qu’elle est n’a pas droit.

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La dramaturgie repose tout entière sur le procédé comique du quiproquo : on rit de ces confusions et de l’angoisse que ces situations scabreuses provoque chez la femme de l’entre-deux (Clotilde Mollet), à la fois mère de Milena Csergo et employée de Catherine Hiegel. Confite dans l’image du travail rémunérateur et mérité, dans l’obéissance et le devoir, elle désapprouve violemment les manoeuvres de sa fille qu’elle ne regarde que comme une cynique manière d’extorquer à une femme dans l’oubli des moyens qu’une vie assidue ne saurait  procurer. Ce que le droit appellerait : abus de faiblesse. La mise vieillotte, le propos convenu, appelant à une certaine grandeur de la servilité, Clotilde Mollet est la redoutable interprète de cette auxiliaire de vie, tenue à tous les sacrifices, ceux consentis à sa famille, et ceux consentis à la tyrannie d’une vieille dame qui la méprise et rejette en elle le miroir de sa propre déchéance.

Il n’y a pas d’originalité profonde à ce scénario de trois solitudes conjuguées, on y découvre plutôt une intensité de l’interprétation, qui, par-delà les conventions témoigne de toutes les ambivalences. Que signifie l’adjectif grand dans la périphrase atténuative « grand âge » dont on use pudiquement, que signifie l’adjectif jeune lorsque le futur s’inscrit déjà comme un passé, que signifie le terme de famille lorsque la tendresse pour une inconnue se fait plus forte que pour sa propre descendance, que signifie vivre quand on a déjà l’immense tâche de survivre ?

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