Le théâtre de Sceaux programme La Tragédie du roi Christophe, l’œuvre d’Aimé Césaire est adaptée par le metteur en scène Christian Schiaretti. Pour en incarner les nombreux personnages, 37 comédiens et un groupe de musique caribéenne donnent vie à cette pièce au registre tragique et historique.

C’est près de 20 ans après son séjour à Port-au-Prince, qu’Aimé Césaire écrivit sa pièce de théâtre sur le destin du premier roi d’Haïti, Henri Christophe. Ce personnage est constitutif de l’histoire de l’indépendance haïtienne qui a eu lieu simultanément à la révolution de 1789. Fils d’un esclave affranchi, il sert dans les troupes des Chasseurs volontaires lors de la Révolution américaine, alors qu’Haïti est une colonie française. Puis, il se distingue aux côtés de Toussaint Louverture au nord de l’île, lors de la révolte pour l’indépendance. Plus tard, Haïti étant devenue une nation indépendante, la première nation noire, le général Christophe se retire du gouvernement Pétion, refuse sa légitimité et se proclame roi dans les territoires du Nord.

La pièce dépeint l’évolution de ce personnage depuis sa sécession avec le gouvernement de Pétion, jusqu’à sa mort. La tragédie d’Henri Christophe est emblématique, et pose des questions politiques, culturelles et existentielles. Le personnage royal d’Aimé Césaire est une figure ambivalente de despote et de porte-parole de la condition noire à la fois, cette condition que l’écrivain a conceptualisé sous le terme de négritude, et à laquelle il a donné des dimensions politique et psychologique. Le roi Christophe défie le pouvoir français et blanc – encore menaçant envers la population haïtienne émancipée dont il concevait qu’elle était sa propriété – en voulant élaborer une nation citadelle, qui servirait de repère territorial ou symbolique aux hommes noirs du monde entier. Sur scène, le roi Christophe révèle deux facettes de la notion de pouvoir. Il est certes l’affirmation vivante de la prise de pouvoir historique de l’homme noir haïtien, après des siècles d’exploitation par les Blancs – mais il incarne également une figure négative du pouvoir, celle d’un homme d’état qui applique des méthodes de gouvernance autoritaire pour assujettir son peuple. Il perpétue l’exploitation de son peuple, en réprimant les révoltes des paysans par la force, et en s’ingérant dans les aspects les plus intimes de leur vie.

Ce qui est particulièrement saisissant est la manière dont le destin politique se confond avec le destin personnel des personnages. La démarche artistique du metteur en scène opère d’une prise de pouvoir sur la scène, celle-ci étant appropriée par les acteurs noirs – un parti-pris révélé au public dès le début de la pièce. D’emblée est mis en perspective le conflit entre pouvoir blanc et acteurs noirs. Le gouvernement de Christophe évolue pourtant en simulacre de pouvoir blanc, euphémisé par l’humour subtil du texte et par une interprétation donnant à voir des figures très dignes – preuve de la complexité d’un conflit identitaire. Certes la question raciale est centrale, la pièce, telle qu’elle est écrite et mise en scène, étant ancrée dans un territoire caribéen, mais la notion d’identité est abordée de manière universelle. La dimension tragique du délitement de la révolution haïtienne à travers l’image d’un roi qui perd la raison, amène à penser la question de la constitution de l’identité et de ses failles. Pour Aimé Césaire, l’assise du pouvoir est un vertige, une illusion dont le roi Christophe n’est pourtant pas dupe, jusqu’à ce qu’il vacille dans la nostalgie de grandeur de roi africain.

Le conflit est persistant, au-delà de la scène. L’issue en est la révolte.

L’équipe de Christian Schiaretti offre un très bon spectacle pluridisciplinaire. L’interprétation des comédiens rend un hommage particulièrement beau du texte du dramaturge. On retient le partage de la scène entre femmes et hommes en costumes d’époque, les caprices du roi incarné par un comédien très expressif, Marc Zinga, les tableaux visuels des figures du peuple haïtien, et les anachronismes qui permettent une interprétation contemporaine des enjeux.

 

Jusqu’au 12 mars 2017,
Au théâtre Les Gémeaux.
Site de la compagnie Béneeré.
Distribution.

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