Deux heures et demie d’épouvante sans répit

Sur le plateau, deux sculptures inquiétantes accueillent les spectateurs qui gagnent leurs places dans la salle. Une main tendue qui, essayant d’empêcher la tragédie, témoigne sa finitude, son impossibilité de réagir puisque elle est clouée sur le plateau de la Villette. Une tête, aux yeux fermés et à la bouche entrouverte, qui refuse de voir ce qui passera devant les yeux des spectateurs. Est-ce cette créature inachevée un Dieu pétrifié par la violence sans limites ? Peu importe, l’imaginaire du spectateur est immédiatement transporté dans une vallée d’étrangeté, dans un univers sombre et épouvantable dont tout crime contre l’humanité serait possible. Le faisceau de quatre projecteurs traverse et éclaire la salle, les têtes des spectateurs, leur rappelant leur immobilité, leur passivité physique face aux crimes. Soudainement, dans la pénombre de la scène, près de la sculpture géante de la tête d’un Dieu inachevé, la silhouette minuscule d’un homme vêtue en blanc aux yeux bandés apparaît, accompagnée d’une musique violente et de cris d’oiseaux qui présagent un malheur.

rrrrThyeste, la tragédie romaine la plus noire de Sénèque parle d’infanticide et de cannibalisme sans présenter jamais l’irreprésentable, l’auteur laisse les spectateurs imaginer l’acte de cruauté par la puissance de son texte. L’acteur-metteur en scène normand, Thomas Jolly dépoussière un monstre, Atrée, qui pour se venger de son frère Thyeste qui lui aurait arraché sournoisement le trône et sa femme, lui sert à son insu la chair de ses enfants que Atrée aurait lui-même assassinés et désossés. Ce personnage, animé par la vengeance, n’est pas le seul monstre que Thomas Jolly ait incarné, il aime jouer l’injouable, trouver la part d’humanité dans un monstre malgré ses actes inacceptables et inévitablement, sa part monstrueuse aussi puisque tout humain a une part sombre en lui. Une des raisons de la fascination pour cette pièce dotée d’une puissante inhumanité, c’est, selon Thomas Jolly, pour nous interroger sur notre propre finitude d’être humain, nous ne pouvons pas tout maîtriser, nous ne pouvons pas tout contrôler. Surtout la colère et le désir de vengeance.

zzzLes costumes de couleurs vives attirent l’attention sur les personnages dans un plateau éclairé tantôt d’un éclairage sobre par le bas, tantôt d’un éclairage très sophistiqué qui délimite le plateau, souligne la présence des acteurs. Le chœur qui entrecoupe les cinq scènes de Sénèque est traité par Thomas Jolly comme un prêche philosophique, un moment puissant de musique et d’écoute de philosophie. Pour cette relecture scénique du chœur, le metteur en scène s’est inspiré de Spoken Words pour trouver des nouvelles modalités de rythmer le texte sans forcément tomber dans le slam, ni dans le rap. Émeline Frémont, en dreadlocks, rythme le texte, simplifiant son accès et sa compréhension, et nous questionne sur notre actualité, sur le temps, sur nos limites, sur le pouvoir, sur les crimes qui pèsent toujours sur les générations à venir.

eeeeAprès qu’Atrée ait montré la tête et les mains de ses enfants à Thyeste, la fin du spectacle s’accomplit avec l’image des deux frères, vêtus en costume blanc, allongés tête bêche sur la table du banquet, comme le reflet de la même personne sur le miroir. L’un des deux complètement dévasté pleure, l’autre entièrement abandonné, n’ayant plus de colère en lui, se réjouit de ses actes monstrueux. Ces deux destins différents, ces deux images inversées sur la même table de banquet, à leur façon, nous rappellent que la cruauté, la vengeance aveugle ne mène à rien.

Du 26 novembre au 1 décembre 2018

Au Théâtre de La Villette. 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.