Dans le cadre du festival d’Automne à Paris, qui promeut des artistes de divers horizons géographiques, le Théâtre de Gennevilliers propose The Last Supper d’Ahmed El Attar. La pièce, dont la scénographie évoque la Cène du Christ, présente le repas d’une famille de la haute bourgeoisie cairote. Entre satire comique et théâtre de l’absurde, les dialogues tournent à vide pour mieux révéler la déchéance culturelle de cette famille. Attachée à des traditions discutables, mais tournée vers l’hyper-consommation, cette famille montre son racisme ethnique et social. La pièce se concentre sur des personnages qui agissent en adoptant des stéréotypes aristocratiques. Toutefois, le peuple est très présent à travers les paroles des personnages, mais aussi par la présence de domestiques traités avec tout le mépris possible. Si les personnages attablés personnifient le pouvoir en Egypte, avec la présence du général ou d’hommes qui ne parlent que d’argent, les domestiques évoquent la présence d’un peuple qui se tait…et subit. Tout est figé, comme dans un tableau, malgré des personnages qui s’agitent plus qu’ils n’agissent sur scène, cela démontrant le désespoir d’une société qui se porte mal.

Nous avons rencontré le metteur en scène Ahmed El Attar qui nous en a dit un peu plus sur ses choix esthétiques.

Quelle est votre histoire au sein du théâtre ?
J’ai étudié le théâtre à l’université du Caire, et durant cette période j’ai toujours mis en scène. C’est à partir de 1996 que j’ai fait des créations ou écrit mes propres textes. Auparavant, je mettais en scène d’autres auteurs. J’ai écrit à partir de Sophocle, de Cocteau, j’ai fait un Oedipe. En 1998, j’ai écrit Le Comité, puis La Vie est belle ou en attendant mon oncle d’Amérique. Ensuite, j’ai créé A Cairane Journey for tourists and lovers, un spectacle se déroulant dans un bus qui fait le tour de la ville. Mais je n’écrivais pas vraiment de fiction, je collais surtout des bouts de texte. Je ne voulais pas utiliser le texte théâtral, je souhaitais casser le texte.

Dans quel but ?
J’ai développé une méfiance des mots, dans un pays totalitaire comme l’Egypte, où on nous incite à la pensée unique. Dans les médias, on nous assène que tout va bien en Egypte. C’était pire dans les années 80, on avait deux chaînes, pas de satellite, on ne pouvait pas vérifier les informations par nous-mêmes.
A 16 ans, j’ai fait un échange culturel en France pendant un an, j’ai vu une autre face de l’Histoire. Je n’ai pas accepté le dogme. C’est plus tard que j’ai pris conscience de cette méfiance que j’avais envers le langage qui est trompeur. Dans ma création, il fallait donc sortir du narrative qui existait. Au début, j’utilisais le théâtre de l’absurde, le nons-sens, les sons des mots…et je suis allé jusqu’à abandonner le texte écrit. J’ai utilisé des extraits de textes de Shakespeare, des morceaux de discours de Nasser, pour raconter une autre histoire.

D’ailleurs, à travers The Last Supper, il ne semble pas y avoir non plus de narration ?
Dans The Last Supper, le texte fait vivre le vide. Les dialogues n’ont aucun sens. Les personnages ne disent rien, ne parlent de rien.

Parlons plus généralement du spectacle théâtral égyptien, comment se situe-t-il ?
Le théâtre a connu un tel appauvrissement dans le monde arabe depuis les années 70, comme les domaines politique et social, d’ailleurs. On vit actuellement un des moments les plus sombres de toute l’histoire arabe. Le théâtre, comme les autres formes artistiques souffrent de ça. Le théâtre, plus que les autres disciplines, se construit sur les échanges, la possibilité de se nourrir de diverses formes. Le théâtre est fait pour être vu, pour être senti. Même s’il y a eu une effervescence artistique dans les années 80, cinéma, musique, arts visuels, le théâtre reste derrière, parce que les artistes ne voient pas d’autres formes. Finalement, on fait tous la même chose.

A votre avis, faut-il chercher dans les ressources traditionnelles ou regarder en avant, ce qu’il se passe en Occident, en Afrique noire ?
Toujours en avant. La réalité a changé, mes concitoyens et mes spectateurs ont grandi dans des villes, j’ai grandi dans une ville, poussiéreuse, bruyante. On peut avoir des fantasmes sur le passé, mais ma réalité est celle-là. Je me représente comme un artiste contemporain et un citoyen contemporain. On regarde en arrière, parce qu’on n’a pas vraiment confiance en notre héritage contemporain. Vous parlez d’influences occidentales, mais la réalité qu’on vit aujourd’hui, en Egypte, n’est pas occidentale, elle est la nôtre. Le problème d’identité est celui de la confiance en nous-mêmes, j’ai plusieurs influences que j’assume.

J’ai cru comprendre que vous écriviez plutôt depuis le plateau ?
Pas vraiment, j’écris avant. Pas de façon linéaire. Je n’ai pas un système d’écriture. Je ne finis pas mon écriture avant d’entrer sur le plateau, je m’inspire de ce qu’il se passe sur le plateau, en fonction des répétitions, mais je ne m’inspire pas des acteurs.

La critique sociale paraît plutôt évidente, mais certains aspects du spectacle sont plus implicites, plus abstraits…est-il important que le théâtre parle à l’inconscient du spectateur ?
Je n’aime pas qu’on me prenne par la main pour m’emmener quelque part. J’aime laisser la place à l’interprétation du spectateur. Bien sûr j’ai des partis-pris, mais je veux laisser décider le spectateur quoi faire après, comment réagir après.

Votre théâtre est-il universel ?
L’universalité, ce n’est pas à moi de la décider. Quand on lit Tchekhov, par exemple, on ne connaît pas forcément la Russie de son époque, mais le plus important, c’est le message, la réflexion que mène son oeuvre. Et la violence sociale qui est montrée dans ma pièce, c’est ça qui est important. Si ces rapports de force sociétale sont compris autre part, tant mieux.

Est-ce que la critique de la bourgeoisie qui se comporte comme une aristocratie est propre aux pays du Sud ?
Pas forcément, on peut y reconnaître la jet-set occidentale, les vedettes qui sont montrées à la télévision sont ainsi. Les rapports de force et la violence envers le peuple sont présents également en Occident, sauf qu’ils sont plus encadrés par la loi.

L’image de la Cène, à quoi correspond-t-elle ?
L’image de La Cène, c’est un parti pris visuel. Je travaille avec un scénographe, Hussein Baydoun, il est très doué, on s’entend bien et il comprend mes idées, où je veux aller. Au début de la construction du spectacle, j’avais l’intention de représenter un dîner, le scénographe a ensuite fait une proposition. Pour ce qui est de La Cène, ça se limite à cette idée de voir les personnages assis frontalement aux spectateurs. Je voulais exploiter l’opposition entre Jésus et Judas, mais cette idée, je l’ai finalement laissée de côté.

La place centrale à table, celle de la mère, est vide. Est-ce une place à prendre ?
L’absence présente de la mère est volontaire. On appelle la mère pendant tout le spectacle, mais elle ne vient pas. Je critique un système patriarcal. C’est un système de domination construit sur l’homme et la femme, et la femme, même si elle est victime de son aliénation, en est également responsable.

Du 9 au 15 novembre 2015,
Au Théâtre de Gennevilliers.

A propos de l'auteur

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.