Le Théâtre de Poche-Montparnasse a préparé pour ce printemps une double réalisation du classique russe, Anton Tchékhov : deux courtes pièces de sa jeunesse, Le Demande en Mariage et L’Ours, adaptées sous le titre éloquent, Tchékhov à la folie. Le choix de représenter ces deux pièces, à la fois, s’avère heureux et réfléchi, parce qu’elles se ressemblent par leur longueur plutôt modeste, par le nombre réduit des acteurs (trois dans chaque pièce), par leur milieu (l’aristocratie campagnarde russe) et enfin, par leur ambiance qui s’approche de la farce. Suivant l’intention du metteur en scène, Jean-Louis Benoit, qui a choisi de rassembler ces deux pièces, cet article les traitera comme un ensemble conjoint, et il essaiera de répondre à deux questions qui pourraient venir à l’esprit des spectateurs éventuels : Quel intérêt peut-on avoir à réadapter deux petites pièces qui sont, selon les mots de l’auteur lui-même, simplement des « plaisanteries » ? Et comment peut-on représenter Tchékhov, ce grand classique et examinateur de l’âme humaine, « à la folie » ? Car disons-le dès le début, c’est justement « la folie » qui caractérise ce spectacle et cela à plusieurs titres.

ll« La folie » est présente déjà dans les pièces elles-mêmes. Les personnages de Tchékhov sont absurdes, fous, dominés par leurs passions. Dans La demande en mariage, il y a une sorte d’anecdote de la vie familiale qui met à nu la vanité humaine, c’est le cas de Lomov, mari potentiel et de Natalia Stepanovna, sa femme désirée, qui oublient sur le champ leur penchant réciproque pour se plonger dans les différends banals sur la possession d’un petit coin de la terre ou sur les qualités contestables des vieux chiens de chasse. Leur bonheur possible faillit donc se disperser à cause de leurs vanités personnelles. C’est également le cas de L’Ours : la veuve Popova qui porte le deuil après la mort de son mari infidèle d’une manière tellement exagérée qu’on la soupçonne plutôt de l’intention d’une revanche posthume, et Smirnov, grossier, débridé, qui vient se présenter chez Popova (ou plutôt qui arrive chez elle comme un ouragan), pour se laisser payer la dette de son mari. Et nous sommes témoins de leur haine mutuelle qui se transforme dans un tout autre sentiment, pareillement vif et intensif. Ces passions, toutefois, ne sont pas pensables sans une grande portion d’ironie et de la farce. Jean-Louis Benoit, metteur en scène, souligne que La demande en mariage et L’Ours sont « deux pièces sur le mariage où le mot « amour » n’est pas une seule fois prononcé ! » Cet omis conscient qui relève de l’absurdité de ces petits drames n’empêche pas le spectateur de découvrir les profondeurs de l’âme humaine. Et n’empêche aussi que cette découverte est fortement ridicule car nous pouvons observer, dans le comportement comique de ces personnages, la ridiculité qui est propre aussi à nous-mêmes, à nos propres sentiments et à nos passions. Ceci pour démontrer le potentiel de ces petits bijoux dramatiques qui restent un peu à l’ombre de La Mouette, de La Cerisaie et d’autres chefs d’œuvres de Tchékhov. Ces deux pièces ont de quoi attirer même le spectateur contemporain, et nous saluons donc cette initiative du Théâtre de Poche.

TCHEKHOV A LA FOLIE la demande en mariage et l'ours of Anton Tchekhov staged Jean-Louis Benoit at the ThŽ‰tre du Poche Montparnasse from 9 April to 14 July 2019. TCHEKHOV A LA FOLIE la demande en mariage et l'ours de Anton Tchekhov mise en scene Jean-Louis Benoit au Theatre du Poche Montparnasse du 9 avril au 14 juillet 2019. Avec : Emeline Bayart et Jean-Paul Farre

« La folie » caractérise également la représentation elle-même. Le rythme des pièces est dynamique ce qui dépend d’ailleurs de leur longueur réduite. La mise en scène respecte pleinement ce rythme, elle l’intensifie même. Le spectateur n’a pas, ou presque pas, un moment pour se détendre : les situations absurdes s’enchaînent, les personnages ne cessent de se confronter dans des dialogues comiques mais très tendus, une sorte de duels verbaux dirait-on. C’est donc sur les personnages que le spectateur peut se concentrer, le rôle des coulisses est plutôt secondaire. De plus, le principe de « deux pièces en un spectacle » permet d’employer une mise en scène presque identique, à part quelques détails ( les vêtements des personnages, le portrait du feu Popov qui apparaît au début de L’Ours). Or, c’est dans ces détails que le sens des pièces peut ressortir comme en témoigne la scène initiale de L’Ours. Une tâche ménagère aussi banale que le repassage devient un autre élément grotesque lorsque le vieux domestique Louka repasse, avec une complaisance évidente, la lingerie noire de sa maitresse, veuve Popova.

TCHEKHOV A LA FOLIE la demande en mariage et l'ours of Anton Tchekhov staged Jean-Louis Benoit at the Theatre du Poche Montparnasse from 9 April to 14 July 2019. TCHEKHOV A LA FOLIE la demande en mariage et l'ours de Anton Tchekhov mise en scene Jean-Louis Benoit au Theatre du Poche Montparnasse du 9 avril au 14 juillet 2019. Avec : Jean-Paul Farre et Manuel Le Lievre

La folie, enfin, se réalise pleinement dans la représentation des acteurs. Comme nous l’avons signalé, l’accent des pièces est surtout mis sur les personnages et sur l’humour situationnel, le rôle des acteurs s’avère donc primordial. Toutes les deux pièces sont jouées par les mêmes acteurs, Emeline Bayart, Jean-Paul Farré, Manuel Le Lièvre. Leur performance doit être saluée car c’est elle qui porte surtout le comique et l’absurde du spectacle. Cette performance est passionnante, intensive, vivante et, au fond, assez convaincante. Comme les personnages du monde tchékhovien, les acteurs deviennent « fous » de rage, de tristesse, de peur, ils se laissent dominer par les émotions. Manuel Le Lièvre représente formidablement d’abord la timidité et ensuite la colère de Lomov dans La Demande, Jean-Paul Farré excelle dans la peau du bonhomme Stephan Tchouboukov, père de Natalia jovial, de même que dans le rôle de « l’ours », viril et passionnant Smirnov. Et quant à Emeline Bayart, nous n’hésitons pas à la designer comme la vedette du spectacle. Son talent comique est indiscutable et la gamme des émotions qu’elle est capable de manifester est impressionnante. La performance des trois acteurs est donc, elle aussi, « folle » mais nous pourrions nous demander si cette folie n’est pas exagérée, pour ne pas dire excessive. Le spectacle nous parait, parfois, même trop émotionnel, les acteurs trop bruyants, trop expressifs dans leurs émotions. Le spectacle devient donc non seulement « fou » mais même frénétique, ce qui pourrait être perturbant pour certains spectateurs. Or, il ne s’agit que d’un petit point critique, l’impression générale reste largement positive.

Pour revenir donc aux questions initiales de notre article, nous pourrions constater d’abord, avec satisfaction, que ces deux petites farces, grotesques mais révélatrices en ce qui concerne la nature humaine, peuvent toujours susciter l’intérêt des spectateurs, et surtout de ceux qui se décident à assister à « la folie » proposée par le Théâtre de Poche. Son ensemble a certainement su adapter Tchékhov « à la folie » en lui donnant une force extraordinaire, de la passion humaine et de l’humour, transmis par les acteurs. Les trois protagonistes contribuent largement à l’effet grotesque du spectacle et s’il y a une raison pour revenir à Montparnasse, c’est leur performance. Tchékhov à la folie est donc à recommander comme une expérience théâtrale intensive : divertissante et comique jusqu’à l’absurdité, comme, parfois, toute l’existence humaine.

TCHÉKHOV À LA FOLIE

Traduction : André MARKOWICZ et Françoise MORVAN – Acte Sud, collection Babel.

Mise en scène : Jean-Louis BENOIT.

Décor : Jean HAAS.

Costumes : Frédéric OLIVIER.

Lumières : François LOISEAU.

Assistant à la mise en scène :  Antony COCHIN.

Avec : Emeline BAYART, Jean-Paul FARRÉ et Manuel LE LIÈVRE.

Du 9 avril au 14 juillet 2019.

Au Théâtre de Poche.

kk

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