Cela débute en film hollywoodien. Dans l’espace enfumé d’un restaurant chinois, trois hommes en costume sont attablés. Les mines sont graves ou inquiètes, la tension palpable monte crescendo dans un jeu qui se veut réaliste et psychologisant. On ne sait pas exactement de quoi il est question, mais l’on saisit les enjeux de pouvoir qui se trament entre ceux qui doivent probablement faire partie d’une mafia. Tout à coup, alors que le malaise culmine jusqu’à exploser, ça explose justement : une fusillade menée par d’invisibles assaillants s’abat sur les truands qui ripostent, roulent au sol, esquivent, sautent en tous sens. La scène, qui reprend l’archétype du combat des films d’action à gros budget, devient un brin ridicule quand tout ce que les comédiens ont à nous offrir se réduit à deux projecteurs et quelques flingues en plastique. Mais c’est bien sûr un fait exprès, et tant qu’à jouer comme des gamins autant en rajouter des caisses, autant insister sur le vieux gag éculé du faux slow motion, ou du mort toujours vivace même le corps criblé de balles. Mais justement, ils sont morts à présent, et en ont terminé avec le convenu. C’est fini. Ça va commencer.

La compagnie Gérard Gérard regroupe un impressionnant nombre de comédiens. Cette vastitude, pas si courante au théâtre (où l’on compte rarement plus d’une poignée d’individus au sein d’une même troupe, pour des raisons diverses allant des restrictions budgétaires à la nécessité d’affinités communes, tant professionnelles que relationnelles) aboutit à une diversité de projets qui les rend indéfinissables. Du moins, l’on doit pouvoir en saisir l’essence avec le recul des années, après avoir assisté à plusieurs de leurs pièces en salle ou en rue, ou à quelques-uns de leurs courts (et long) métrages. Comme on dresse un plan d’ensemble, un paysage. La compagnie Gérard Gérard est un paysage accidenté où d’une création à l’autre, tout peut arriver. Parfois ils sont une dizaine sur le plateau ; parfois il n’y a qu’un seul.
Ceux qui auraient assisté à leur Pyrame et Thisbé seront moins désorientés que d’autres à la vue de SurMâle(s. Pyrame et Thisbé était une farce théâtrale, mythologique et grotesque, poétique et burlesque. Un trio avançant tambour battant pour entrainer au passage quelques spectateurs dans son sillage. Profondément ludique, la proposition pouvait sembler gratuite : quel autre fondement à la pièce que l’envie de s’amuser, et par un rebond bienheureux amuser le spectateur ? Mais reprocher la simplicité à l’origine du désir de jeu, c’est oublier l’origine du théâtre lui-même, ses racines festives. Car avant d’être la forme culturelle que l’on connait, ce que nous nommons théâtre était une célébration. C’était les Dionysies ou le Carnaval auxquels le peuple entier participait, chacun dansant, chantant, s’égayant dans les processions rituelles. Au mépris de toute distinction sociale, les outrepassant même dans une irrévérence de mise. C’est de ces festivités primordiales que Pyrame et Thisbé puisait sa force. Son amusement dépassait le seul divertissement pour approcher la forme d’un rituel païen : en générant une énergie bouffonne (ce que l’on désigne souvent par leur côté « déjanté ») et une synergie particulière entre les acteurs et le public. L’adresse directe aux spectateurs était de mise, puis l’on faisait venir certaines personnes sur scène pour endosser un rôle, parfois petit mais non moins essentiel, l’on nous poussait à exulter avec eux dans cette mare de faux sang, de kitsch et de pacotille. Pyrame et Thisbé tendait à unifier le vécu du spectacle en un seul groupe heureux de performer ensemble.

SurMâle(s repose sans détour la question du public, cruciale. Les comédiens se montrent désarmés, vulnérables face à nous, dans un réel désir d’échange et de partage. Les prises à parti, réelles ou faussées, nous sortent de notre zone de confort. Cela nous gêne mais reste profondément bienveillant. Il ne faudrait pas s’en effrayer et oser se réapproprier la parole.
Mais outre ce rapport particulier au regardeur qu’impliquait déjà Pyrame et Thisbé, c’est au même désir que puise SurMâle(s. Il réunit le même trio (ou presque : un remplaçant de dernière minute) et surtout la même envie de jouer comme un instant de tous les possibles, un espace de liberté totale, un défoulement et une revanche sur l’existence. Le spectacle s’est donc construit à l’aveugle, avec pour seul mot d’ordre de rassembler puis assembler les envies de chacun, ces envies qui ne pouvaient s’assouvir dans d’autres projets. Trois comédiens, un plateau, et au fil des improvisations des scénettes se sont créées. Les voyant, il n’y avait plus rien à dire : la pièce parle d’elle-même. Perte de temps et d’énergie, perte de spontanéité surtout que de chercher à définir son Sujet avant même d’agir, quand ce que l’on a à exprimer gît déjà dans les tripes et l’inconscient, dans le tréfonds. Au jeu, cela ressort évidemment. Et flamboyant, détonnant.

Cela parle des rêves. De ceux de la petite enfance de l’imagination d’un bonheur idéal, je veux être princesse ; de ceux formés la nuit quand l’inconscient s’emballe et laisse surgir des images absurdes. Ainsi le spectacle repose énormément sur le visuel, malgré le rien de décor les accessoires vont et viennent, colorés et incongrus, reviennent (une statuette chinoise de chat porte-bonheur comme un gimmick évolutif). On a beau ne voir que trois hommes, démunis un peu, se démenant beaucoup, certaines scènes s’impriment durablement pour reparaître plus tard, comme les réminiscences d’un songe.
Et comme le déroulement d’un songe, cela avance avec la fluidité propre aux associations d’idées : un personnage en devient un autre, une scène évoque une précédente et lui fait échos, les situations glissent sans heurt, insensiblement, et pourtant l’on passe du coq à l’âne (ou du cochon au chien). Et puis parfois cela se rompt, sitôt qu’un rythme pourrait s’installer il est immédiatement cassé. Que ce soit sec ou très doux, ce drôle d’enchainement génère un équilibre qui refuse toute place à l’ennui et rend la grosse heure de spectacle trop courte, à peine une mise en bouche.
Une impression de bricolage ressort de cet avancement chaotique. Quand Pyrame et Thisbé suivait le fil conducteur du mythe, la narration est ici complètement éclatée. On ne peut raconter SurMâle(s, car SurMâle(s n’est pas un récit. Mais ce n’est pas pour autant qu’il ne raconte rien, au contraire : quand Pyrame et Thisbé gardait de bout en bout sa légèreté jusque dans les scènes tragiques, le rire de SurMâle(s est un rire jaune, grinçant, empesé d’un fond que l’on sent prégnant et très personnel. Il y a de l’intime là-dedans. Quoi, on ne sait pas exactement, comment démêler la fiction du vécu, les deux fusionnent certainement pour nous livrer la trace de ce que l’on a tendance à trop communément appeler un « message ».

Ce qui ressort, principalement, est le rôle des hommes dans notre société actuelle. A propos des femmes cela est dit et redit, on nous demande tout et son contraire : réussir sa vie professionnelle, s’occuper des enfants, garder la maison relativement propre, tout en restant sexy en toute occasion mais sans jamais avoir l’air vulgaire, ne pas prendre la moindre ride même à soixante ans et être intelligente bien sûr, mais sans briller plus fort que les hommes… La liste pourrait être infinie. On la connait. Ça ne règle pas les problème de les clamer sur tous les toits, ces questions sont toujours d’actualité, mais la liste, on la connait. Ce à quoi l’on pense avec moins d’évidence, par contre, c’est que ce qui est valable pour les femmes l’est tout autant pour les hommes. Pas de raison que ce soit toujours les mêmes qui trinquent. Et l’homme se doit à son tour d’être un père de famille disponible, mari aimant qui en plus de maîtriser la plomberie repasse le linge, tout en restant viril, sensible mais pas trop efféminé… Comment pourrait-on appréhender sereinement ce programme schizophrénique ? La recherche incessante de l’égalité homme/femme, bien que largement louable, montre parfois ses limites. La première : croire que pouvoir équivaut à devoir, transformer les libertés réclamées en injonctions : vous devez batailler, et réussir, sur tous les fronts. Ceux qui ne s’y épuisent pas ratent, d’une manière ou d’une autre, leur vie. La seconde : confondre « tous égaux » et « tous pareils », fondre l’humain dans une vision unificatrice, un désir d’indifférenciation qui rejoint le fantasme de l’androgyne suprême : des êtres sans polarité, sans aspérités, complets.
Mais c’est l’incomplétude de l’homme qui génère la vie, le besoin de se tourner vers d’autres que soi pour s’aboutir qui crée mouvement et partage. Sans défauts, pas de vivant, que du trop lisse, et ce trop lisse on sent que les Gérard Gérard n’en veulent pas. Ils ont une dent contre les discours de bien-pensance, contre les injonctions quotidiennes, et vont s’appliquer durant le spectacle à décimer une à une toutes les images de la masculinité. Chaque facette en est explorée, et ces propositions interviennent comme les éclats passagers d’une boule disco, s’avancent puis partent en fumée. Et toujours dans ce jeu qui sait passer du bouffon au sensible, du grave au burlesque. Le tout avec des références aussi savoureuses que populaires, telle que la figure du super-héros salvateur (Superman) ou Johnny Hallyday.
Ce titre de SurMâle(s nous renvoie bien sûr à Jarry et son roman Le Surmâle. En excellent visionnaire, Jarry proposait une idée de l’homme surpuissant dans sa forme et sa performance (notamment sexuelle) reproductible à l’infini, rejoignant les délires d’une naissante société de la machine et de la productivité à outrance. Reflétant à leur tour leur époque, les Gérard Gérard expriment la schizophrénie d’une masculinité protéiforme et trouble. D’où l’aspect disloqué du titre, d’où son pluriel qui se termine sur une parenthèse inachevée : il n’y a ni finitude, ni réponse possibles face à une telle intransigeance.

Mais outre la question masculine, c’est à une totalité de la société actuelle que SurMâle(s s’attaque. Sont singées et mises à mal, pêle-mêle : les soit-disant valeurs françaises et leur idéalisme suspect, la démagogie d’une politique où gauche et droite finissent par se fondre en un même discours providentiel, l’abêtisation d’un individu trop bon public qui avale tout sans discernement, du divertissement vaseux à la malbouffe aseptisée… Un monde fait de faux-semblants où le spectacle tient lieu d’effectif, où le spectaculaire remplace toute réflexion. Un monde faux joué avec du faux, des masques de latex et des flingues en plastique, un monde déréalisé version kitsch où ce sont les sosies de Johnny qui mènent le show.
La somme de ces incongruités est une pièce indéfinissable qu’il faut voir pour saisir. Une pièce qui n’aurait pu être faite que par des hommes, qui n’aurait pu être faite que par les Gérard Gérard surtout. Le spectacle est tout neuf, tout jeune, mais déjà plein à ras bord de promesses. Aucun doute qu’au fil des représentations SurMâle(s va gagner en intensité, au gré des improvisations bien huilées auxquelles la compagnie nous a habitués.

©Cie Gérard Gérard

©Cie Gérard Gérard

Du 3 au 6 février 2016, à Confluences

Une soirée spéciale est proposée ce samedi 6 février avec à 18h la projection de Sans Déconner, premier long métrage de la compagnie réalisé par Alexandre Moisescot. La projection sera suivie d’une représentation de SurMâle(s à 20h30, puis d’un concert de l’inénarrable groupe Casse Gueule, qui a réalisé la BO du film.

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