Sous la peau est un spectacle qui naît de l’union de cinq talents qui ont fusionné leurs voix, vécus et sensibilités : Sylvain Kerboua, Ophélie Lehmann, Anne- Clotilde Rampon, Idir Chender et Frédéric Siuen. Une création signée Le Collectif La Petite aiguille.

De prime abord, le titre du spectacle nous fait penser au roman de Michel Faber « Under the skin » qui a également été adapté au cinéma. Nous ne savions pas si nous devions nourrir la probabilité d’un lien ou la laisser de côté afin de ne pas influencer notre jugement. Le suspens n’a pas duré longtemps car nous y avons bel et bien ressenti un rapport entre les deux titres dans la mesure où il était question de dépasser les apparences et d’aller creuser au plus profond de soi afin de révéler et de mettre à nu ce qui a été longtemps caché ou refoulé. Par ailleurs, nous retrouvons ce même effet de surprise et d’inattendu du roman sur scène. Le public comprend vite qu’il sera agréablement malmené au grès des doses d’émotions négatives ou positives qu’il se verra injecter à travers le jeu scénique des comédiens.

Les cinq acteurs occupent l’espace de manière égale. Au rythme de la musique, leurs corps sont en mouvement. Ils tiennent dans les mains des téléphones à lampes torches allumées qui ont l’air d’être les seules choses qui les tiennent en vie. La musique s’arrête, leurs corps se figent. On croirait voir des robots humains qu’on pourrait débrancher rien qu’en appuyant sur un bouton ou en tirant sur un fil.

Comme le suggère le titre, il s’agit pour ces acteurs de nous pousser à la réflexion sur des sujets et des situations auxquels nous avons pris l’habitude d’esquiver car il est probablement plus facile et moins coûteux de reproduire machinalement des schémas de vie que de s’arrêter pour se remettre en question. Cela risquerait de confirmer que nous pouvons être cruels. Des monstres ? Faut-il donc gratter sous la peau ? Faut-il s’arrêter à un moment ? Quand ?

Dans ce spectacle, il n’y a pas de trame, pas de récit comme dans une pièce de théâtre classique. Il est une succession disloquée de faits et de paroles autour de soi et du rapport à soi qui retrouve toute son unicité lorsque les acteurs se succèdent les uns aux autres dans une complémentarité intelligente. Lorsque l’un prend la parole, les autres sont assis dans l’obscurité autour de lui, à le regarder faire, comme des spectateurs d’une souffrance humaine hautement déclamée. Une sorte d’indifférence à l’image de l’indifférence qui existe dans notre monde à l’égard des gens qui souffrent, sont dans le besoin ou malades. Un monde où les dialogues ne sont plus que des « Ping-Pongs » vides de sens et de fond. Le silence devient menaçant alors on continue à débiter des paroles que nous n’entendons même pas nous-mêmes. Une parodie élaborée de la réalité sociale à travers une esthétique quelque peu dramatique et drôle à la fois.

Le thème de ce spectacle est profond et intemporel, il est question du rapport qu’entretient l’individu avec son fort intérieur ; il existe des personnes qui sont TROP à l’intérieur et d’autres qui sont TROP à l’extérieur, ce qui conduit dans les deux cas à une espèce de frénésie, imagée par la présence scénique des « spécimens ». Ceux qui sont trop dans l’introspection sont vite confrontés à ce qu’ils ont longtemps refoulé et vivent des souffrances intérieures. Les autres ne se sentent plus concernés par ce qui se passe autour d’eux ; leur existence se résume à répéter une même journée indéfiniment : « dormir, se lever, manger, travailler, rentrer, se rendormir, se lever, remanger, retravailler, payer, payer, payer … travailler, payer, travailler, payer … ». Notre société qui est une société de consommation où tout s’achète et se paie même sa propre conscience.

Il est également question des événements de la vie courante et ordinaire mais dont on réalisera vite l’absurdité. Un questionnement sur le rapport complexe de l’être et du paraître. L’intime y est livré, on rit, on est émus mais surtout on réfléchit sur soi, sur l’autre, sur le monde. Ce travail est une invitation à voir les choses autrement, à se repositionner et se confronter aux vraies choses : la vie, la mort, l’humanité et l’humanisme ?

Le décor était simple et épuré. Les pas de danse et le choix de la musique à la Daft Punk souligne d’avantage cet aspect robotisé de l’être humain. Le jeu des comédiens était excellent : après avoir vu la talentueuse Anne-Clotilde Rampon dans « L’école des femmes » dans le rôle d’Agnès, nous la retrouvons aujourd’hui dans un tout autre registre : dans la peau du docteur invitée sur un plateau afin de présenter ses « Spécimens ». « PATIENTS », dit-elle, « PATIENTS », « Nous ne somme pas dans un zoo ! ». Sylvain Kerboua a été remarquable : que ce soit dans le rôle du type torturé par sa conscience ou lors sa mimétique du malade (un des spécimens) qui perd complètement les pédales. Ophélie Lehmann nous a beaucoup touché par ses élans d’émotivité et a fait preuve d’une parfaite maîtrise de ses états d’âme. Frédéric Siuen et Idir Chender nous ont autant fait rire qu’émus, deux présences singulières.

De cette collaboration et de la mise en scène d’ Idir Chender, Il en est ressorti de l’intelligence, de la finesse et de l’empathie. Il y a eu du chant, de la danse et beaucoup de scènes incroyablement déstabilisantes qui trouvent écho dans notre conscience intérieure qu’on essaie tant bien que mal de taire. Le théâtre est également cela : un lieu d’expression et de partage, un lieu de débat sensiblement muet … un lieu de réflexion. Une très belle performance que je vous recommande vivement d’aller applaudir.

 

DU 21 mars au 01 avril 2017
Au Théâtre de Belleville

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