Dans les grands classiques de science-fiction, il y a deux choses qui comptent peu : la science et la fiction. Les vaisseaux spatiaux, les écrans tactiles, les mots composés à partir des préfixes «exo» «télé», «méga» et «anti» et les voyages dans le temps ne sont que des points de départ pour des questionnements sur la société présente (plutôt que future) et sur l’intérieur de l’être humain davantage que sur des exo-télé-méga-anti planètes situées à des exo-télé-méga-millions d’années lumières. Ce qui explique pourquoi les lumières faibles de Alphaville de Godard ou la guitare acoustique de «Space Oddity» de Bowie nous emportent bien plus loin que certains projets hollywoodiens à budget exo-méga-faramineux.

Dans Solaris, mise en scène par Rémy Prin et la Compagnie Tambour de Limbes, des tuyaux de machine à laver et des écrans en plexiglas suffisent à reconstituer un vaisseau. Aucun mépris pour l’excellent travail de Benjamin Gabrié et Suzanne Barbaud et bien au contraire : à partir de ces matériaux banals, et d’un superbe jeu de son et de lumière, l’ambiance est impeccable. On aborde la station spaciale avec Chris Kelvin, psychologue sceptique au service du Conseil, envoyé en mission spéciale sur la trace de la dernière équipe envoyée en orbite autour de Solaris, cette mystérieuse planète vivante avec laquelle les humains tentent de communiquer depuis longtemps. Kelvin ne peut pas imaginer, pas plus que nous, qu’avec sa combinaison et son scaphandre, il emporte avec lui son passé et ses propres fantasmes. Sur place, le fantôme de son épouse suicidée, deviendra un des «visiteurs» qui hantent l’équipe et qui ont déjà poussé au suicide le maitre de Kelvin, le docteur Guibarian, le plus grand «solariste» à s’injecter une dose mortelle de somnifère dans un des placards de son laboratoire. Snaut et Sartorius, ses compagnons d’odyssée semblent prêts à l’imiter à force de subir le harcèlement d’une chose qui, Kelvin ne cesse de le répéter, «ne peut pas nous vouloir du mal, car elle n’est pas humaine».

sol bis

Le clivage entre territoire humain et extra-terrestre s’établit avec la montée de la tension psychologique : il n’y a plus de lieu sûr, ni la station ni l’espace infini, ni même l’intimité psychique sondée et extériorisée par la mystérieuse puissance extra-terrestre. Une fois la fumée dissipée et la musique extra-terrestre éteinte, on évolue sous le règne du cauchemar. Autrefois orgueil des scientifiques et des scientistes, la station spaciale est devenu un huis-clos oppressant.

Inhabituel discours pour un scientifique que celui du dialogue amoureux. Surtout lorsque celui-ci ébranle les certitudes et le rationalisme du scientifique. L’Océan communique avec les hommes en faisant appel à leur mémoire enfouie. Ce sont leurs propres désirs que l’Océan transforme en projections auxquelles il donne corps à travers des fantômes bien vivants. Le psychologue, réputé être le plus stable émotionnellement, cède pourtant à ses sentiments face à l’image de sa femme morte, mais ceci pour mieux sonder ses angoisses, car l’homme qui suit son désir et le prolonge, façonne un processus irréversible qui le pousse à dépasser sa peur et à se confronter à des phénomènes qui dominent sa conscience.

Les acteurs parviennent à un équilibre dans l’alternance du trouble émotionnel et de la froideur scientifique, frayant un accès au sacrifice quasi-rituel au nom du progrès humain.

Rendant justice au classique de Stanislas Lem qui inspire la pièce, et à la version cinématographique de Tarkovski y Soderbergh, le Solaris de Rémy Prin fonctionne à la perfection comme essaie sur la volonté, comme thriller psychologique, et comme histoire d’amour au-delà de la mort, mais si on devrait choisir un mot, un seul, il serait : angoisse. Non, mieux claustrophobie, car au milieu du vide infini, le seul et terrifiant échappatoire semble foncervers Solaris, cette planète couverte des eaux troubles que nous portons tous dedans.

Texte : Stanislas Lem / Adaptation par : Rémi Prin, Thibault Truffert
Assistanat à la mise en scène : Alexis Chevalier
Avec : Thibault Truffert, Louise Emma Morel, Quentin Voinot et Gabriel Laborde

Critique par Leila El Yaakabi et Ricardo Abdallah.

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