Une femme meurt tous les trois jours sous les coups portés par un homme. Heurté par ce constat et par celui plus global de la violence exercée par les hommes sur les femmes, laquelle perdure malgré l’affranchissement de ces dernières dans une société qui revendique l’égalité des sexes, Gérard Watkins a souhaité aborder le sujet par le biais de la violence conjugale. A partir de rencontres avec des professionnels (médecins, psychologues, enseignants, l’Observatoire des violences faites aux femmes du 93, etc.) et d’improvisations avec son équipe de la compagnie Perdita Ensemble, Watkins a construit son propos autour de deux couples que l’on suit de la rencontre à la séparation.
Tout d’abord l’amour naissant. On perçoit déjà les blessures et les failles chez les uns et les autres. Celles que l’on a tous, héritage de notre passé, de notre histoire. Et puis, l’autre ne nous donne pas ce qu’on veut, il n’arrive pas à nous guérir alors on use de sa force pour obtenir ce que l’on veut, pour renvoyer une violence subie ou tout simplement parce qu’on peut exercer du pouvoir sur l’autre et avoir ainsi l’illusion d’être fort. Alors c’est l’escalade. Quand le premier coup est donné, on le sait, ce ne sera jamais le dernier. Viennent alors l’humiliation, l’impuissance, ce gouffre qui se creuse à l’intérieur de soi. On se débat, on se déteste et on franchit (parfois) le cap en brisant l’isolement pour ne plus taire ce secret qui nous lie à notre bourreau et partir. Watkins a fait le choix de montrer deux femmes qui s’échappent, qui brisent le cercle vicieux. Il lui paraissait, en effet, important de montrer que l’on pouvait mettre fin à la violence même si, comme il l’expose, le chemin vers la reconstruction est difficile et douloureux.

On pourrait croire le sujet suranné mais il remue profondément en nous ces sentiments d’injustice, d’inégalité et d’effroi absolu. Les situations de la pièce de Watkins sont travaillées. Les personnages, les couples et leurs histoires respectives évoluent de manière subtile et réaliste, si bien qu’on s’identifie à eux, même lorsque se dessine toute la complexité de la victime qui subit la violence. Ce qu’elle pense d’elle-même, ce qu’elle pense que les autres pensent d’elle. Le propos est juste. Il soulève des questions et parvient à toucher au plus près ce que réveille en nous la représentation de l’humain bafoué.
La mise en scène est soignée et nous fait passer d’un couple à l’autre par le biais de modes de narrations différenciés (dialogues, monologues, discours indirects) lesquels nous permettent d’adopter plusieurs points de vue et d’observer la situation sous des angles variés. Cette variété et la vitesse d’enchaînement des situations donnent un rythme assez soutenu au récit. Rythme accentué par une joueuse de batterie, en fond de scène, marquant les coups assénés (ou reçus selon le point de vue où l’on se place). Le dispositif scénique permet une proximité des deux couples dont les interventions (et les corps) se chevauchent et montre des situations qui se croisent sans, toutefois, réellement se rencontrer tellement on sent l’enfermement et la singularité des histoires au sein de chacun des deux couples.

La pièce est portée par quatre acteurs excellents, si investis que l’on en vient à douter du caractère fictionnel du récit. Le doute est d’ailleurs sciemment maintenu puisque les acteurs se font passer pour leur personnage. Cela signe sans doute l’universalité du propos choisi.

Du 11 novembre au 11 décembre,
Au théâtre de La Tempête.

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