Dans « Sang négrier », Laurent Gaudé évoque un voyage au bout de la nuit, dans la conscience tourmentée d’un homme seul face à l’Histoire. Avant que ne commence le spectacle, dans la pénombre, une forme est couchée, le bout de sa bottine pointue dépassant de la carcasse renversée d’un bateau (tonneau de Diogène ou squelette de dinosaure ?). À gauche, une palette en bois qui sera déplacée, sur laquelle l’orateur inattendu se hisse péniblement en équilibre instable ou à travers laquelle ses main tendues passeront à la fin de la pièce dans un geste de supplication, comme si le geôlier et bourreau était devenu le prisonnier de sa propre histoire. Les autres éléments modulables, tantôt sur le sol, tantôt à l’horizontale, comme une barrière ou une palissade, sont ceux d’un décor minimaliste, fait de bric et de broc, bois léger et flottant blanchi par les flots, telle cette épave humaine en bonnet blanc, qui va prendre la parole dans son costume élimé, tissu déchiré comme des feuilles de papier complété, selon les moments, par des manchettes en dentelle ou une longue redingote claire. L’apparition fantomatique est celle d’un revenant hanté par des souvenirs indicibles, longtemps refoulés et enfin exposés au grand jour. Cette remontée dans le temps nous plonge à l’époque des traites négrières et du commerce triangulaire. C’est une longue et douloureuse confession, au seuil de la folie et de la repentance.

Ce ne sont pas « dix petits nègres » qui disparaissent mais cinq futurs esclaves en cavale dans la bonne ville de Saint-Malo que l’ancien commandant du navire est chargé de retrouver plutôt morts que vifs. Le récit de cette nuit barbare – où le sauvage n’est pas là où on l’attend – est palpitant, diégèse encore plus captivante que ce qui pourrait être effectivement montré sur scène et l’on atteint des sommets dans le suspense et l’innommable qui nous rappellent « l’horreur d’une profonde nuit » dans Athalie ou le récit de Théramène à la fin de Phèdre. En effet la chasse à l’homme réveille les plus bas instincts et la meute inhumaine traque impitoyablement les fugitifs abattus un à un et sans état d’âme, comme dans la nouvelle de Buzzati « Chasseurs de vieux » (Le K, 1966) ou le film Fury (1936, avec Spencer Tracy poursuivi par la foule). L’hystérie sanglante et collective est matérialisée par le port d’un masque brun balafré, signe de l’hypocrisie de la société bien-pensante. On est saisi par le plaisir sadique et le goût du sang (annoncé par le titre) – comme Augustin dans les Confessions qui ferme les yeux pour ne pas voir les jeux du cirque mais oublie de se boucher les oreilles. Ici le récit est plus sidérant que la vision de l’innommable.

On parvient progressivement aux frontières du fantastique, celui du narrateur malade et fou du « Horla » ou de « La Main d’écorché » ou de « La Chevelure ». Comme dans l’imaginaire maupassantien, le survivant halluciné, mort-vivant en sursis, est fasciné et horrifié devant la dislocation de son moi qui va de pair avec le morcellement du corps humain, que cela soit le cadavre en décomposition du capitaine Bressac ramené à Saint-Malo, ceux des fugitifs ou les doigts coupés et cloués sur les portes jusqu’au onzième doigt qui a mystérieusement attendu le retour du héros crucifié par l’épouvante et le remords. On assiste à sa lente déchéance, à son inéluctable descente en enfer, malgré les moments de digression joyeuse et bondissante au rythme des morceaux de musique, sauf quand retentissent du fond de la cale et de l’oubli les voix des esclaves enchaînés. La pièce est fidèle au texte de la nouvelle et il n’y a aucun temps mort pour le comédien qui ne tient pas en place avec ses tics, ses mimiques, ses soubresauts, ses contorsions de Pierrot lunaire, comme s’il se mettait lui-même à la question pour se pousser dans ses derniers retranchements d’homme civilisé. À quelques mètres de distance, on voit les gouttes de sueur perler, les muscles se contracter et le visage grimacer ou trembler. Une expérience des limites qui nous laisse à bout de souffle dans ce retour violent de l’Histoire de l’esclavage et de ses pages les plus troubles.

Texte de Laurent Gaudé. Mise en scène Khadija El Mahdi

Avec Bruno Bernardin. Compagnie Les Apicoles

Du 18 janvier au 01 mars 2018.

Au Théâtre La Croisée des Chemins, 43 rue Mathurin Régnier 75015 Paris. Tél 01 42 19 93 63

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.