Mise en scène Vincent Caire. Compagnie Les Nomadesques.

Le charmant Théâtre du Ranelagh semble avoir traversé les siècles pour nous proposer des chefs-d’œuvre qui ont gardé tout leur panache. Dans la lignée du flamboyant Cyrano de Bergerac, Ruy Blas renoue avec la grande tradition du drame romantique mais dans une version plus sobre, à l’image du laquais, « ver de terre amoureux d’une étoile », personnage humble, à la voix douce et à la livrée modeste et terne à côté de l’être inaccessible qui a daigné se pencher sur cette créature de l’ombre. Ses sursauts de lyrisme, ses moments de poésie tendre et émerveillée ou implorante s’opposent au machiavélisme de son maître disgracié et avide de vengeance, être ténébreux et vil, mais il est aussi en décalage quand on voit surgir des ténèbres ou du bout du monde le vrai Don César, aventurier désargenté et hâbleur, dans des habits d’emprunts et à la recherche d’une identité qu’il ne maîtrise pas ; en effet les deux Don César (le vrai et l’imposteur) sont manipulés à leur insu par Don Salluste qui tire toutes les ficelles jusqu’à sa chute fatale.

On retrouve le mélange – inhérent au genre – d’éléments tragiques et comiques, un comique proche de la farce (quiproquos, déguisement) et accentué par le ballet des duègnes marmottantes sous leurs voiles noirs ou la curée des ministres aux longs cheveux blonds, similaires et interchangeables. L’équilibre entre le grotesque et le sublime reste fragile et le contraste difficile à maîtriser. La poésie des fleurs déposées sur un banc en hommage amoureux côtoie le prosaïsme de la bonne chère et du vin qui rend joyeux comme avec le Ragueneau de Rostand. Cependant on est loin des sommets burlesques de Louis de Funès, Yves Montand et du strip-tease inénarrable d’Alice Sapritch, même si la scène de beuverie toute en grimaces et rires saccadés est un moment particulièrement cocasse. Le côté picaresque et aventureux à la Dumas, est souligné par les scènes de duels qui sont de véritables chorégraphies. Les riches costumes reconstituent l’atmosphère historique espagnole sans surcharge puisque non seulement les nombre des comédiens est restreint (sept, certains jouant plusieurs rôles), mais le décor est bien agencé sur cette scène devenue microcosme variable grâce à l’élément central escamotable (une armoire remplie de victuailles, un trône…).

Quant à la reine qui défend âprement ses intérêts de femme amoureuse et sensible, étouffant dans le huis-clos religieux et politique d’une cour qui lui est étrangère, elle n’est pas un ange lointain ni un pur esprit mais un être de chair et de sentiments. Le couple dans son humanité blessée et la transgression scandaleuse fait redescendre la pièce sur terre. Les alexandrins hugoliens ne sont pas pompeux mais semblent couler de source grâce à la souplesse de leur savante dislocation. De plus la durée du spectacle (deux heures) avec entre les actes, une musique moderne et décalée, contribue à l’impression d’allègement d’une pièce qui autrement, aurait pu paraître surannée et ampoulée. Solitude, ambition, emprise et manipulation sont toujours d’actualité, comme le suggèrent l’affiche avec le nom en majuscules du personnage éponyme semblable à un graffiti en lettres de sang au-dessus d’une couronne devenue piège mortel pour les loups chassés par le roi mais aussi pour les hommes.

Du 24 janvier au 20 avril 2018 (du mercredi au samedi à 20h45, dimanche 17h)

Au Théâtre du Ranelagh, (5 rue des Vignes 75016 Paris). Réservations : 0142886444.

hh

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Ton That Thanh Van

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