L’adaptation de cette nouvelle aussi brève que percutante s’interroge sur les rapports entre l’humain et l’animal et par ricochets, sur les interactions entre les êtres. L’ancrage dans le contexte colonial est récurrent avec la projection d’images en noir et blanc et surtout, dès le début, le fond sonore des rengaines surannées, des chansons populaires à la mode, à l’époque des expositions coloniales. On se souvient dans l’entre-deux-guerres des pavillons exotiques, de l’exhibition des indigènes, si bien que des animaux en cage (cf. la venue d’une girafe ou d’un éléphant en Europe) aux zoos humains, en passant par les cartes postales exotiques, il n’y a qu’un pas. L’Autre, dans son décalage visible à l’œil nu est montré du doigt et la « singitude » dissimule un malaise dans la société contemporaine qui n’assume pas les discours et les regards portés sur la différence et justifie les dérives idéologiques et les abus de toutes natures : l’exploitation de l’animal par l’homme et celle de l’homme par l’homme. La pièce nous renvoie à la solitude de l’humaine condition, aux exilés, aux marginaux et aux artistes car on est toujours le valet de chambre ou le singe de quelqu’un.

aaaaIci l’homme est un singe pour l’homme. Le comédien, animal doué de raison et de parole – les deux vont ensemble -, seul en scène, évoque son passé simiesque, dans un vaste retour sur sa vie d’avant et sa métamorphose dans un processus inverse de La Métamorphose qui montre la transformation d’un homme en vermine. Grâce à un apprentissage savant (on songe aux principes d’une bonne éducation chez Rousseau, à l’état de nature, mais aussi aux images du bon sauvage de ses contemporains), il peut passer du statut d’animal exotique, chassé et attrapé, à celui de presque humain qu’il imite par ses mimiques, ses gestes, ses mouvements parfois rapides et désordonnés. L’espace restreint rappelle les limites d’une cage virtuelle dans laquelle nous sommes tous enfermés, d’où le rapport de proximité inédit : il se démaquille en tournant le dos au public, se voit dans un miroir et surtout nous voit au début de la représentation.

vccvLes déguisements mis, enlevés avec lenteur et en silence au début et le masque, sans oublier la fourrure blanche du déguisement final, soulignent l’importance de l’apparence et la mise en abyme du théâtre puisque nous nous trouvons dans la loge d’un théâtre ou d’un cirque matérialisée par une malle transformable et escamotable qui s’ouvre et se métamorphose selon les situations. Sur un rythme tantôt lent, presque ralenti, tantôt trépidant avec un comédien en mouvement parfois à bout de souffle, les voix changent, ainsi que la tonalité et les registres soulignés par le jeu des lumières, dans une oscillation entre le masculin et le féminin, entre l’animalité et l’humanité. Au fil de cette prosopopée (qui parle ?) on pense parfois au roman de Boulgakov Cœur de chien ou à La Planète des singes. Humaine, trop humaine, cette créature hybride perdue et troublante nous renvoie à notre propre identité, à nos doutes et aux tartufferies d’une société bien-pensante perverse, aliénante et intolérante.

Interprété par : Mahmoud Ktari

Adaptation et traduction : Vincent Freulon

Mise en scène : Khadija El Mahdi, scénographie : Stefano Perocco di Meduna,

costumes : Joëlle Loucif

Du 26 janvier au 4 mai 2019.

Au Théâtre La Croisée des Chemins

43 rue Mathurin Régnier 75015 Paris.

Métro : Volontaires ou Pasteur

Tél 01 42 19 93 63

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