Plusieurs metteurs en scène ont adapté cette nouvelle de Beckett datée de 1945 et publiée en 1970 (éditions de Minuit). Il s’agit d’une variation autour de cet « affreux nom d’amour », de la déconstruction d’un mythe littéraire, d’un topos, celui de la première rencontre et de la naissance du désir, du développement du sentiment amoureux jusqu’à la mort de celui-ci. Malgré le clin d’œil au roman de Tourgueniev, avec ce titre aussi prometteur que trompeur, on est plus près du désenchantement amoureux de Flaubert et de Proust dans L’Éducation sentimentale ou à la fin d’Un amour de Swann que d’une vision romantique de la passion. Ou bien ce terme est à prendre dans son sens de passivité plus que de souffrance. En effet, le narrateur de la nouvelle, devenu personnage enfermé dans son long monologue, raconte sans enthousiasme son premier amour, dans la fadeur d’une existence monotone, avec l’impression d’indifférence de L’Étranger. D’ailleurs les deux textes s’ouvrent sur le récit de la perte d’un des parents (le père chez Beckett et la mère chez Camus) et sur une rencontre amoureuse finalement décevante avec des femmes peu farouches et complaisantes.

Le décor minimaliste de la cave (à la fois ventre, cerveau et chambre de réflexion) est propice à l’accouchement du sentiment. La rencontre sur un « banc public » (qui sera celui des amoureux de la chanson) est aussi fortuite que celle évoquée par Flaubert au début de Bouvard et Pécuchet, boulevard Bourdon. Et l’on retrouve l’atmosphère ambiguë des cimetières dans la nouvelle de Maupassant « Les Tombales », dans ce flottement entre mort et désir. D’ailleurs le banc est rouge comme le fil sur lequel sont suspendues des feuilles d’écriture, pensées extériorisées du personnage qui parfois en saisit une et la froisse, comme si c’était la page arrachée d’une vie ratée. Figure de l’errance, sans domicile ni désir fixes, il a quitté la maison du père pour atterrir dans celle d’une prostituée qui sera à la fois la confidente, la compagne et la mère d’un enfant dont il n’assumera pas la paternité, supportant peut-être mieux les cris des ébats dans la pièce voisine que ceux du bébé. Ce n’est pas la femme qui est un être de fuite puisqu’elle se donne à lui et se dévoile dans sa générosité maternante, mais c’est l’homme, dans toute son inconsistance et son discours qui tourne à vide.

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Tous les éléments de l’imaginaire de Beckett sont ici rassemblés : pauvreté ou sobriété du discours, échec sans grandiloquence d’un anti-héros médiocre, ni complètement comique ni tout à fait tragique, homme à la dérive qui échoue dans tous les sens du terme sur un banc, exil intériorité d’un être à l’écart du reste de l’humanité – mais qui au lieu d’en souffrir, se repaît de la solitude dans laquelle il se complaît car il n’attendait rien en réalité, ni Dieu ni maîtresse. C’est surtout le sentiment de séparation et de perte qui domine, perte du père au début de la pièce puis de la famille (compagne, enfant) ainsi constituée, fruit du hasard plus que de l’amour. Cependant cette perte au lieu d’être subie, est volontaire et préméditée comme un mauvais coup, avec l’affleurement insidieux d’une conscience tragique de la solitude et de l’absurdité de l’existence.

Auteur : Samuel Beckett
Artistes : Pascal Humbert
Metteur en scène : Mo Varenne

Compagnie Zeta

 Du 5 janvier au 23 février 2018 (Vendredi 19h)

Au Théâtre de Nesle (8 rue de Nesle 75008 Paris. tél 0146346104)

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