Mettre en scène Simone de Beauvoir est une démarche ambitieuse et qui suscite de l’intérêt. Nous avons tendance à nous faire une idée assez sacralisée de cette femme intellectuelle en particulier et des autres dans le même cas, de manière générale. On se demande souvent si ce qui arrive aux femmes et hommes dits « ordinaires » ait pu également arriver aux grandes figures intellectuelles. Il est difficile d’imaginer qu’une Simone de Beauvoir ait connu les peines de cœur, la passion dévorante et les chagrins dévastateurs.

La mise en scène d’Anne-Marie Philipe nous présente une Simone humaine et sentimentale, même beaucoup. Une femme éprise d’un bovarysme surprenant. Il est difficile d’imaginer que l’auteure du « Deuxième sexe », ait pu éprouver autant de passions pour différents amants. Ces amants qui étaient pour elle, à des moments différents, une raison de vie qui l’ont tout autant marquée. Que cela soit son amitié avec Jacques-Laurent BOST ou sa liaison charnelle avec l’écrivain américain Nelson ALGREN pour qui elle promet un amour éternel. Sartre, pour sa part, est le seul et unique homme qu’elle ne quittera jamais. Par amour ou par redevance et gratitude ? Cela nous est bien méconnu mais elle restera effectivement à ses côtés jusqu’à sa disparition.

Représentations et facettes :

Sur scène quatre personnages. Trois femmes qui représentent Simone à différentes périodes et dans chacune de ses relations amoureuses : Anne-Marie Philipe pour la Simone de Sartre, Camille Lockhart pour la Simone de Jacques-Laurent Bost et Aurélie Noblesse pour la Simone de Nelson Algren. Puis, un seul homme vêtu d’une chemise rouge à carreaux, portant des lunettes et tenant une pipe pour représenter tous les amants de cette dernière : Alexandre Laval. Les comédiens étaient dans la maîtrise des rôles et des textes et se sont bien associés aux différentes personnalités qui leurs sont confiées. Ainsi, nous notons dans ce choix numérique et scénique une symbolique manifeste car si les amants sont multiples, Simone est également multiple. L’intention est ramenée dans cette mise en scène sur Simone et ses différentes facettes.

“Se vouloir libre, c’est aussi vouloir les autres libres.”

À travers cette mise en scène, nous nous replongeons au cœur des lettres envoyées et reçues par Simone et ses amants. Nous nous rappelons également comment Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir se sont accordés pour une liberté autorisée mais devant toujours être contée. Le couple s’autorisait d’avoir des aventures ici et là mais la transparence était leur seule règle. Malgré la multiplicité des amants pour l’un et l’autre et malgré, parfois, les passions dévorantes qui pouvaient se mettre en place, Sartre et Beauvoir restent malgré tout, et jusqu’au bout ensemble. Cette dernière qui affirme à Nelson Algren, malgré l’amour qu’elle lui portait, qu’elle préférait mourir que d’abandonner Sartre.

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Des amours dites contingentes.

« Liberté des corps, fidélité des esprits, transparence des relations ». 

Est contingent ce dont l’existence n’est pas nécessaire. Cette définition trouve un sens paradoxale dans les amours de Simone. Sartre est pour elle un compagnon beaucoup plus intellectuel que charnel et c’est à ses côtés qu’elle passera plus de 50 ans de vie commune. Ceci était pour elle un amour « nécessaire ».

Par sa fidélité (morale) indiscutable à Sartre, nous retrouvons ce caractère dit de l’amour car malgré les passions vécues à côté, Simone demeure avec Sartre et lui voue une gratitude éternelle. Par ailleurs, la contingence n’est pas censée provoquer un aussi grand bouleversement de Simone face à ses amants, à ses rencontres et à ses aventures amoureuses. Des aventures qui font pourtant sa souffrance ou son bonheur aux différentes périodes de sa vie. Des amours dites contingentes n’étaient peut-être pas censées entraîner tant de désordre ou alors elles n’étaient pas aussi contingentes que présumées.

Nous nous demandons donc si Simone de Beauvoir était aussi libre et libérée qu’elle pouvait le prétendre. N’aurait-elle pas adopté un style de vie qu’elle se serait imposée à elle-même afin d’être l’égale et au goût de Sartre ? Voulait-elle paraître autre que ce qu’elle était vraiment ? Pour Sartre ? Pour elle-même ? Pour ses amants ? L’atout de cette mise en scène est qu’elle réussit effectivement à nous faire voir cette autre possibilité de vérité de Simone car les comédiens ont réussi à transmettre toutes les phases, joies, peines et souffrances qu’elle a connues durant ses quêtes amoureuses. N’y a-t-il pas d’amour sans souffrance ? Qu’en penserait donc Sartre ? Cette mise en scène ne montre pas en tout cas la manière dont Sartre vivait ses amours contingentes.

Une belle mise en scène.

Le montage des correspondances qui est fait par Anne-Marie Philipe a permis de plonger pleinement dans l’exaltation émotionnelle des personnages mais surtout de ce lien immuable Beauvoir Sartre. Une mise en scène fluide et bien pensée. Ce spectacle nous peint donc une Simone assez tourmentée mais engagée à l’image de ses œuvres et de ses réalisations. Nous y retrouvons un aspect très commun au reste des mortels auquel cette figure intellectuelle n’échappe pas : la complexité de l’être.
Le défi d’Anne-Marie Philipe de présenter Simone comme une femme d’aujourd’hui est relevé grâce à l’ensemble d’ajustements entrepris tels que le décor choisi, les vêtements et les coiffures modernes ainsi que le jeu sensible des comédiens.

 

Du 29 août au 15 octobre 2017

Au Théâtre Lucernaire 

A propos de l'auteur

Lynda MEGHARA

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