Le théâtre des arts de la marionnette Mouffetard propose en ce début d’année deux spectacles d’Alexandre Haslé, La Pluie et Le Dictateur et le dictaphone. L’idée est d’associer une pièce ancienne et une création, l’une ayant fait référence dans son domaine et l’autre étant encore à découvrir. Alexandre Haslé s’est formé auprès de Ilka Schönbein, marionnettiste allemande reconnue, dont le spectacle Métamorphoses, donné principalement dans la rue, a beaucoup tourné en Allemagne, en France et en Europe. Haslé travaille pendant trois ans avec elle comme régisseur et comédien et apprend alors à « manipuler », un apprentissage empirique et par la négation, Ilka Schönbein ne lui enseignant pas de quelle manière procéder mais lui indiquant seulement quand ce qu’il fait ne fonctionne pas.

C’est à la suite de cette tournée de compagnonnage que l’artiste décide, sous l’impulsion de son mentor, de monter son propre spectacle. Ce sera La Pluie. Il découvre le texte de Daniel Keene et est tout de suite séduit par son univers. Au fil des années qui suivent, Haslé crée d’autres spectacles tout en revenant parfois à La Pluie, qu’il fait évoluer au fil des versions. Celle donnée au Mouffetard est donc une variante des précédentes, d’autant qu’elle est cette fois montée en parallèle du Dictateur, autre pièce de Daniel Keene et nouveauté du marionnettiste. Les deux pièces se répondent, l’une étant surtout un spectacle de marionnettes, l’autre étant plus théâtrale ; dans la première, l’artiste porte la parole du personnage, alors que, dans la seconde, il l’incarne : ainsi use-t-il principalement de sa maîtrise de manipulateur dans La Pluie, alors que le Dictateur intègre plus son métier de comédien.

Le Dictateur et le dictaphone a d’ailleurs une structure plus linéaire, alors que La Pluie est composée de séquences, avec une galerie de personnages se succédant. L’histoire est celle d’Hanna, gardienne d’objets divers qui lui ont été confiés par des « voyageurs » montés dans un train, affaires qu’elle pensait conserver jusqu’à leur retour – sauf qu’ils ne sont jamais revenus.

Le spectateur comprend bien sûr immédiatement qui sont ces hommes, femmes et enfants embarqués dans des wagons, sans que les mots juif, camp, nazi ou déportation ne soient jamais prononcés. L’écriture de Daniel Keene est tout en creux, les circonstances ne sont que suggérées, non nommées clairement. Ce style convient tout à fait à l’univers des marionnettes, où le pouvoir de suggestion est primordial. Ainsi, si la marionnette d’Hanna raconte ces événements, les autres sont muettes et leur apparition seulement accompagnée de musique, où dominent le klezmer et le violon. S’instaure alors comme un dialogue sans voix, où le personnage réalise qu’il va devoir abandonner son bien. Alors qu’une vieille femme s’avance avec une valise plus grande qu’elle, et qu’elle se voit contrainte de laisser celle-ci, on aurait presque le sentiment de lire son incompréhension sur le visage, figé, de la marionnette. Le marionnettiste fait défiler sur scène hommes et femmes de tous âges dont chacun apporte, puis finit par déposer sur les planches, un objet auquel il tient. Dans l’intervalle, Hanna raconte ; première marionnette à apparaître, elle nous semble frêle et fragile, d’autant qu’avant le début du spectacle déambule dans la salle une comédienne sous un masque et des habits de vieille femme, plutôt comique et de forte corpulence, contraste frappant avec la protagoniste de La Pluie.

Alexandre Haslé utilise des techniques différentes pour faire vivre ses personnages : ici, il se couvre d’un chapeau coiffé d’un masque, jouant alors courbé pour que le visage soit face au public, s’effaçant ainsi derrière la marionnette ; là, il joue « à vue », la moitié de son costume étant à lui, l’autre au pantin ; là encore, ce sont des poupées qu’il fait bouger, sorties d’un étui de violon ou d’une valise. Cela donne lieu à des scènes d’une rare poésie, alors que l’une joue de l’archet sur les cordes de son instrument, que l’autre apparaît sous un parapluie troué au bruit de la pluie, ou qu’Hanna allume une bougie qui éclaire son visage et celui du manipulateur. Entre ce dernier et ses marionnettes, semble parfois naître comme une complicité, en particulier lors de la scène finale où l’artiste éteint la bougie pour Hanna. Chaque séquence est un émerveillement que le spectateur regarde avec ses yeux d’enfant et la hâte de découvrir la suivante.

La poésie naît aussi du texte de Keene, tout en douceur malgré la difficulté du sujet et la tristesse d’Hanna. « Un jour quelqu’un m’a même donné la pluie », relate celle-ci dans l’une de ses premières paroles, et ce n’est qu’à la fin que l’on découvrira qui la lui a confié, et pourquoi c’est l’un des objets auquel elle tient le plus… Elle qui ressent « du chagrin » pour ces affaires abandonnées dont elle continue à prendre soin, même si petit à petit elles « tombent dans le rien et disparaissent » et qu’elle se sent impuissante à les conserver dans le meilleur état possible. « Tout ce que je peux faire c’est me souvenir », regrette-t-elle. C’est pourtant déjà beaucoup, et c’est bien l’un des buts du texte de Keene et du spectacle de Haslé que l’on n’oublie pas…

Dans une dernière scène, sorte de conclusion au spectacle postérieure à celui-ci, la vieille femme qui parcourait la salle lors de l’installation du public revient, avec Alexandre Haslé, pour mettre chaque marionnette sur le devant de la scène avec l’objet qui lui appartient, comme si cela permettait à Hanna, enfin, de restituer à chaque personne l’objet qu’elle lui avait confié.

thumbnail_la pluie 3 c dominique Guyomard

La Pluie

Du mercredi 9 au dimanche 13 janvier

Texte : Daniel Keene

Traduction : Severine Magois (Éditions Théâtrales)

Mise en scène : Alexandre Haslé

Interprétation : Alexandre Haslé, Manon Choserot

Régie générale : Nicolas Dalban-Moreynas

Le Dictateur et le dictaphone

Du mercredi 16 janvier au vendredi 1er février

Au Mouffetard, Théâtre des arts de la marionnette.

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