Quelques meubles anciens, un décor sobre, de la musique, une fenêtre projetée sur un rideau et le premier récit d’une enfant dont la mère est arrêtée, résumé en ces mots : « ce jour-là je suis devenue adulte ». Ainsi commence Paroles d’étoiles… Cette première scène en forme d’introduction nous plonge immédiatement dans la douloureuse atmosphère de la Seconde Guerre mondiale.

Pour son ouvrage éponyme, Jean-Pierre Guéno recueille, via un appel lancé sur Radio France, le témoignage d’enfants juifs cachés pendant l’occupation et qui ont ainsi échappé à l’horreur des camps. Ils ne sont pas pour autant sortis indemnes des années de guerre. Ils ont connu l’antisémitisme, l’exclusion du seul fait de leur judéité, l’arrestation de leurs père et mère, la promiscuité du Vel d’Hiv, la perte de leurs parents ou leur retour de déportation dans un état très précaire. C’est cette traversée de l’enfer que la pièce adaptée du livre évoque à travers les mots de ces enfants cachés, des années d’avant guerre au retour à la vie et à un semblant de normalité après la Libération. Les témoignages se succèdent, faisant évoluer avec eux les faits historiques : ainsi l’on débute avec le temps heureux de l’enfance et de ses joies toutes simples, du quotidien d’une famille dans les années 1930. Un témoignage qui pourrait être celui de n’importe quel enfant de cette période-là. Un temps où un père peu pratiquant peut dire à sa fille, qui veut aller à la messe avec ses amies catholiques, qu’il est plus agréable de passer sa journée dans un parc ou un jardin que dans une église, mais que si un jour elle veut appartenir à une religion, elle en a une qui « vaut largement celle des autres ». L’histoire proche donnera un sens tout particulier à ces mots, alors que le témoignage suivant évoque la montée d’un antisémitisme déjà présent, mais qui se renforce de plus en plus et que l’arrivée de la guerre et des nazis rend légitime aux yeux de la population, puis de la loi elle-même avec la création des législations anti-juives. L’étoile jaune vient exacerber cette ségrégation : pour certains de ses porteurs, elle est vécue comme humiliante, comme une « tache puante ». Quant aux affiches dépeignant le juif comme détenteur de toutes les tares et responsable de tous les malheurs, quant aux inscriptions « mort aux juifs » qui se multiplient sur les murs, elles sont, faute de livres, ce avec quoi les plus petits apprennent à lire, leurs premières lectures étant alors celles de la haine. L’enfant ne peut porter son regard que vers ce monde d’adultes et perd peu à peu l’innocence de son âge. Ainsi en est-il lors de la rafle du Vel d’Hiv, d’où certains parviennent à s’échapper, sans leurs parents toutefois. Les paroles bouleversantes d’une infirmière nous transportent ensuite dans le camp de transit de Drancy, où elle s’occupait de gamins séparés de leur famille déjà déportée, avant qu’ils ne soient à leur tour envoyés vers les camps de concentration et vers la mort – ici le regard de l’enfant vers l’adulte s’inverse, mais la même incompréhension se peint dans leurs yeux. Incompréhension aussi pour ceux qui, cachés sous d’autres cieux, sous d’autres noms, sous d’autres religions que les leurs, ressentent un sentiment d’abandon, ou ont l’impression d’être dissimulés « à l’intérieur d’eux-mêmes », bien que des moments de joie instillés par ceux qui les abritent parsèment ces années-là. Incompréhension encore quand, au sortir de la guerre, leurs parents ne reviennent pas, ou reviennent, méconnaissables, et qu’il faut « réapprendre à les aimer », qu’il faut quitter des parents adoptifs avec qui ils ont parfois vécu plus longtemps qu’avec leur père et mère.

PAROLES D ETOILES Photos Etoiles (libre de doits (c)PhilippeLecoeur

Entre chaque témoignage sont projetées des images et sons d’archives, nous faisant ainsi passer des souvenirs individuels à l’histoire collective, pour mieux rappeller que ces évènements étaient l’affaire de tous, que nombreux y ont participé de près ou de loin, certains choisissant de dénoncer leurs voisins, d’autres d’aider de parfaits inconnus. Au début de chaque récit, le prénom de l’enfant s’écrit sur les rideaux en fond de scène, marquant ainsi le retour vers l’évocation individuelle mais, somme toute, universelle, de gamins arrachés à leurs parents et interdits de vivre en toute liberté. Les prénoms se fondent ensuite en autant d’étoiles, comme pour rendre hommage non seulement aux enfants disparus qui n’ont pas pu échapper aux raffles, mais aussi à ceux qui ont survécu mais qui ont dû se reconstruire après le traumatisme.

PAROLES D ETOILES Photos Valise (libre de doits (c)PhilippeLecoeur   PAROLES D ETOILES Photos Foule (libre de doits (c)PhilippeLecoeur   PAROLES D ETOILES Photos Barbeles (libre de doits (c)PhilippeLecoeur

Armelle Lecoeur transmet avec beaucoup de justesse la mémoire de ces enfants. Elle les évoque sans pathos mais avec une belle émotion qui vous entraîne aux côtés de ces jeunes âmes dans ces années de douleur. Il n’est sans doute pas facile de dire un texte si fort et l’on ne sait parfois pas très bien qui, du personnage ou de la comédienne, est le plus ému. Loin de dénaturer le texte, cet aspect lui donne plus de force : on sent que son interprète porte ces mots pour que, jamais, il ne soit oublié ce que certains subissent au nom d’une idéologie ignomineuse.

Il est toujours important de faire un rappel de ces événements, dans un monde où l’intolérance à l’égard de « l’autre » considéré comme un frein à la société, comme étant « de trop » et les fanatismes de tous bords gagnent du terrain…

PAROLES D ETOILES Affiche

Paroles d’étoiles, Mémoires d’enfants cachés

À la Manufacture des Abbesses

Du 28 avril au 3 juin, du mercredi au samedi à 19 heures

Avec Armelle Lecoeur

Mise en scène : Alexandre Oppecini, metteur en scène

Création sonore : Emeric Renard

Éclairages : Thibault Vincent

A propos de l'auteur

Pauline Monnier

Pauline est éditrice aux éditions Lextenso (spécialisées en droit). Amatrice de théâtre et de cirque tout autant que de littérature et d'expositions, elle se passionne également pour les voyages, ayant notamment traversé huit pays d'Asie huit mois durant.

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