Le meilleur moyen d’être dans le théâtre c’est de se constituer partie prenante, la serveuse du Muriel’s vous propose un café qu’elle prétend faire très bien et tandis que les spectateurs s’installent peu à peu vous hésitez, est-ce raisonnable de boire un café dans la salle, la pièce a-t-elle commencé, la serveuse est-elle la serveuse de l’hôtel qui doit vous transporter à la Nouvelle-Orléans ou fait-elle partie de l’équipe de la Folie Théâtre ? La transition est insensible, la lumière est encore allumée que sont prononcées les premières répliques, mais premières ce n’est pas sûr, demander aux spectateurs s’ils désirent du café faisait peut-être partie du texte… Des trombes d’eau s’abattent dehors et tandis que la population a été évacuée subsistent quelques îlots d’où les gens n’ont pas voulu s’enfuir, où des gens viennent trouver asile alors que sévit l’ouragan. Des gens certes, mais plus tout à fait ces anonymes de la rue, ces passants indifférents que l’on croise chaque jour sans les regarder. Sur leur rencontre, sur leur conversation, pèse la menace, leur soirée est probablement une soirée d’adieu au monde, la rage des éléments va les emporter. Tenus par cette échéance qu’est l’éventualité de la mort prochaine, personne ne s’avise plus de banalités : ces quelques heures laissent éclater les blessures profondes comme s’il fallait se libérer des frustrations, des rêves manqués, en revendiquant bien haut les vérités ensevelies. Avortement, travestissement, pédophilie, alcoolisme, toutes les divisions apparaissent qui suscitent des jugements en face, de la part d’interlocuteurs pourtant aussi fragiles et qui oublient un instant que leur morale va bientôt sombrer. C’est pourquoi les cris fusent : bien que dans cet impossible abri les codes sociaux devraient n’avoir plus cours, ils reviennent en force, prouvant qu’ils sont inscrits au plus profond. Par ajustements progressifs, femmes et hommes s’interpellent, découvrant qu’il n’y a de raison chez personne et que la seule chose légitime tient dans cette vie vécue maladroitement, comme il en va pour chacun. Tel est l’enseignement de ce huis clos imposé par les conditions extrêmes d’un ciel déchaîné.

Le schéma d’ensemble convient bien et pourtant il y manque deux dimensions essentielles : la prise en compte réelle de cette nature souveraine et le respect d’une véritable gradation.
Marguerite de Navarre imaginait en son temps une pluie diluvienne contraignant les voyageurs à demeurer ensemble dans l’intervalle requis par les intempéries : l’Heptaméron s’entendait alors comme une collection de récits que la micro-société de quelques jours relatait pour se distraire. Or, avec l’ouragan Katrina, il ne peut plus s’agir d’une aimable causerie justifiée par les circonstances, le cyclone rappelle à la précarité de sa condition et oblige à renoncer aux tentatives humaines de domination des éléments. En ce sens, que la sonorisation soit celle de l’orage paraît maladroit, le vent, la furie du vent, le sifflement assourdissant du vent (qui auraient pu même contrevenir à la diffusion des voix), semblent plus appropriés à cette urgence, se révéler avant que votre parole ne devienne inaudible. Par ailleurs, les bouteilles d’eau renversées sur les habits, pour signifier la pluie torrentielle, si elles n’ont pas volonté réaliste, puisqu’on assiste au geste même, manquent de l’espèce de concentration que l’on attendrait d’un drame vraiment serré. Pourquoi Katrina, le propos ne le dit pas, un joueur de saxophone rappelle le jazz New-Orleans, mais la confrontation aurait pu se tenir dans d’autres lieux, sous d’autres cieux, ce qui est un peu dommage.

L’on s’étonne par ailleurs de ce que la crise n’allât pas crescendo : à peine s’aperçoivent-ils que les personnages s’apostrophent déjà, il n’y a de place que pour l’intériorité, pas pour une quête angoissée d’information, une tentative de réassurance… d’emblée on va au cœur, au plus vif, empêchant cette montée dans le public du phénomène d’empathie, le ton est donné trop vite et le déroulement suit de ce fait une ligne horizontale. Et c’est cela que l’on aurait attendu pour être définitivement dans le théâtre : suivre un parcours ascendant.

Du 20 avril au 24 juin,
A La Folie théâtre.

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