Comme Sartre, Gide et Giraudoux, Cocteau revisite lui aussi l’Antiquité qu’il entreprend de dépoussiérer avec verve, humour et poésie, à l’image du buste qui s’anime. La figure du poète victime à la fin de la pièce des femmes déchaînées du cortège de Bacchus est transposée dans le monde contemporain dans une atmosphère de vaudeville déluré : au couple moderne en crise et en danger formé par Orphée et Eurydice, entre paradis conjugal perdu et enfer de la jalousie, s’ajoutent l’ange-vitrier amoureux, l’allégorie hiératique et ambiguë de la Mort ravisseuse avec ses acolytes et aussi le cheval envahissant et bruyant, muse et rival inattendus de l’épouse délaissée, dont les coups de sabots rythment la pièce, source d’inspiration inattendue. La fantaisie burlesque et légère permet la mise à distance du tragique grâce aux mélanges des tons et des genres, un comique décalé et des effets de surprise dans une mise en scène enlevée, dynamique et joyeuse.

aaaaDans une lumière surnaturelle, un décor tout blanc presque trop éclatant semble de carton-pâte ou de papier, aussi fragile et éphémère que l’existence humaine, avec des portes et des fenêtres dessinés, rehaussés de noir comme dans une vision faussement naïve et enfantine en rapport avec la jeunesse des comédiens, comme pour dénoncer l’illusion théâtrale et les masques du quotidien. Les personnages virevoltant, tout de blanc vêtus, fantômes ou pantins dérisoires, entrent avec fracas, se croisent, se disputent et boudent comme de grands enfants, se heurtent et se réconcilient, à la limite de la rupture amicale et sentimentale. Ce décor astucieux fait apparaître au centre la vidéo d’un cheval hennissant, doué de raison et sur la gauche, le miroir, porte mouvante s’ouvrant sur les Enfers.

Cocteau offre une variation onirique autour du mythe célèbre qui lui est cher (la descente aux Enfers et la reconquête de la bien-aimée) en conservant ses éléments essentiels : Eros et Thanatos, la passion et la jalousie, le pouvoir de l’amour et de la poésie et le tiraillement entre les deux, nouveau dilemme du poète amoureux. Les péripéties, les rebondissements, les anachronismes (le vacarme des manifestations dans la rue, l’interrogatoire du commissaire), la dimension minimaliste monochrome, le rythme trépidant, les visages humains donnés aux masques de l’Antiquité soulignés par le maquillage blanc presque lunaire rendent ces personnages familiers et attachants dans ce mythe revivifié, rajeuni et tonique.

 

De Jean Cocteau

Mise en scène César Duminil

Avec César Duminil, Joséphine Thoby, Jérémie Chanas, Ugo Pacitto, Yacine Benyacoub, William Lottiaux

 

Jusqu’au 24 mars 2019, à 18h30 du mardi au samedi, dimanche à 15h

Au Théâtre du Lucernaire, 53 rue Notre-Dame-Des-Champs 75006 Paris

Métro : Notre-Dame-des-Champs ou Vavin. Réservations : 01 45 44 57 34

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