Une desserte avec de l’alcool et du café, un chevalet, une table et des chaises, un bureau, un fauteuil, quelques lampes, un vieux transistor, des habits accrochés au mur et des tapis au sol. Sur scène, les personnages déambulent et vaquent avec lenteur à leurs occupations, l’un tire quelques notes d’une guitare en fredonnant une chanson mélancolique, un autre se sert à boire, un troisième prend un livre pour en parcourir les pages. Avant même que l’intrigue commence, ennui, indolence et nostalgie sont présents sur scène, une langueur qui traversera la pièce jusqu’au moment où, ayant atteint son paroxysme, elle aboutira à la crise finale.

Un vieux professeur, Alexandre, revient, à sa retraite, vivre dans la maison de sa première femme décédée, avec sa nouvelle et magnifique jeune femme, Elena. Là-bas, vivent sa fille, Sonia, et son ex beau-frère, Vania. Ces deux derniers ont tenu le domaine pendant des années, alors que le professeur menait sa carrière à la ville et vivait des revenus de la propriété. L’irruption des deux intrus va bouleverser leur quotidien et faire remonter des sentiments longtemps tenus cadenassés. À ce quatuor s’ajoute Astrov, un médecin, dont est amoureuse Sonia. Mais le charme d’Elena le fera succomber, tout comme il en sera pour Vania. Cette dernière ne semble pas marquer d’intérêt pour quoi que ce soit et se languit à longueur de journée, si loin de la ville. Elle entraîne peu à peu toute la maisonnée dans cet ennui quotidien. Vania, profondément blasé et pessimiste, boit de plus en plus à mesure qu’Elena lui refuse son amour. Astrov, dont les visites au domaine étaient jusque-là peu courantes, délaisse ses patients et préfère venir voir la jeune femme et peindre dans son atelier. Le herr professor, désespéré d’être relégué à la campagne, hypocondriaque et exigeant, se plaint constamment de n’être plus jeune. Et Sonia, elle si assidue dans ses tâches, cesse de s’y consacrer : « Tu es une ensorceleuse », dit-elle à sa belle-mère. Vania et Alexandre, quant à eux, se supportent de moins en moins ; jalousie et rancune prennent le pas sur l’amitié qu’ils ont jadis partagée. La rancœur est d’autant plus forte chez Vania qu’il a admiré son beau-frère pendant des années avant de réaliser qu’il n’était qu’un intellectuel médiocre. Alors qu’il a consacré son temps et sa jeunesse à faire prospérer le domaine, pour pouvoir en envoyer les revenus à ce professeur dont il était si fier, il a le sentiment d’avoir gâché sa vie. Ainsi tous les ingrédients du drame familial sont-ils réunis.

Sere-Elena Astrov

Le metteur en scène Philippe Nicaud a pris le parti de recentrer l’intrigue autour des cinq personnages principaux – la pièce en comporte neuf originellement. Selon ses dires, les quatre autres personnages servent surtout à « tempérer la violence des émotions et accentuer l’effet de temps qui passe ». Ce choix permet ainsi d’accélérer l’action, de faire surgir avec plus d’intensité les tensions, les sentiments amoureux ou haineux, de souligner la sensation d’ennui jusqu’au désespoir qui s’empare des êtres… En eux est né ce sentiment qu’au fil du temps leur vie est devenue de plus en plus méprisable. Leur désespérance est d’autant plus profonde que leur foi en l’humanité est vacillante : « L’homme est doué de raison et de force créatrice pour augmenter ce qui lui est donné, mais, jusqu’à présent, il n’a pas créé ; il a détruit ». Leur espoir d’un monde et d’une destinée meilleurs dans cette vie cède peu à peu la place à la résignation. La tirade finale de Sonia en est le paroxysme, où elle accepte que leur existence soit désormais consacrée au travail, aux épreuves à venir, sans espoir de changement, à part dans l’au-delà : « Il faut vivre quand même ! Nous allons vivre, oncle Vania. Nous allons vivre une longue, longue file de jours, de soirées », puis, évoquant leur vie de « l’autre côté de la tombe » : « J’y crois, j’y crois… Tu n’as pas connu de joies dans ta vie, oncle Vania, mais patiente un peu, patiente… Nous nous reposerons ! ».

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Les comédiens sont d’une extrême justesse et valent à eux seuls le détour : il est rare d’arriver à faire vivre à ce point le personnage que son interprète disparaisse totalement derrière son rôle. Ils ne sont quasiment jamais absents de la scène, qui regroupe à la fois le salon, le bureau, l’atelier… Certains changements de costume se font sur scène. Et lors des intermèdes entre les actes, les personnages semblent continuer leur quotidien, en modifiant au passage des éléments de décor. Leur présence continue sur scène permet de mettre en relief la sensation d’étouffement qui émane du groupe, le fait qu’ils ne puissent échapper les uns aux autres.

La musique est présente en toile de fond et s’insère sans artifice dans l’intrigue. Le passage entre les actes est ponctué par les chansons du docteur Astrov (incarné par Philippe Nicaud, par ailleurs compositeur-interprète). Ce choix contribue à nous plonger dans l’atmosphère de la pièce en rendant plus floue la frontière entre le théâtre et le réel : on ne sait plus très bien qui de l’interprète ou du personnage produit la musique.

Monter une pièce de Tchekov est une triple gageure : s’attaquer à un classique est en soi un pari ; traduire un auteur russe en est un autre ; et choisir Anton Tchekhov en est un troisième. Cette adaptation d’Oncle Vania relève les trois avec brio.

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Oncle Vania, de Anton Tchekhov

À l’Essaïon théâtre

*Pensez à prendre une petite laine, il ne fait pas très chaud dans la salle.

Durée du spectacle : 1h30 sans entracte

 

Mise en scène : Philippe Nicaud

Adaptation/traduction : Céline Spang & Philippe Nicaud

Composition musicale et chant : Philippe Nicaud

Avec

Sonia : Marie Hasse

Éléna : Céline Spang

Vania : Fabrice Merlo

Docteur Astrov : Philippe Nicaud

Sérébriakov : Bernard Starck

A propos de l'auteur

Pauline Monnier

Pauline est éditrice aux éditions Lextenso (spécialisées en droit). Amatrice de théâtre et de cirque tout autant que de littérature et d'expositions, elle se passionne également pour les voyages, ayant notamment traversé huit pays d'Asie huit mois durant.

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