La compagnie Bord cadre offre une interprétation du texte de Bernard Marie Koltès La Nuit juste avant les forêts. Poème ou monologue en une phrase, c’est une interpellation qui ne cesse qu’à la mort, une parole dite en un souffle, le dernier du personnage. Si le texte n’est pas ponctué, c’est que l’existence du personnage est sans répit : rythme du travail, amours vite contrariées, contrôles de police…dans une cité qui est construite pour assigner et confiner les pauvres dans des zones étriquées. Cette voix, qu’on n’écoute pas habituellement, s’exprime pour une fois dans l’étroit et sombre espace scénique proposé par la compagnie. Un délire d’homme ivre, de pauvre, qui baigne dans la violence des bas-fonds et qui livre des visions irréelles et grotesques, comme celle de la prostituée ingurgitant de la terre du cimetière car une autre prostituée, plus âgée et plus superstitieuse, lui aurait enseigné qu’on peut se tuer par la terre en contact avec les morts : un suicide moins élégant que par le cyanure, et moins efficace aussi – quoique chez les gens infréquentables, les causes des décès peuvent être insolites et douteuses.

Comment donner un corps à cette voix survoltée qui, avec force hyperboles, décrit l’univers grouillant de « ces cons de Français » et appelle à la création d’un syndicat international ? Comment rendre visible l’invisible, soit l’expérience sensible d’un homme étranger dont l’existence est précaire, et ainsi saisir l’expression d’une conscience de classe, dans cette interpellation évocatrice et désespérée d’un « camarade » fantomatique, à la fois absent sur scène et présent par aspiration.

On regrette que le personnage semble un peu retranché sur scène, conséquence de la délicate évocation physique de la fuite et de l’espoir simultanés, et qu’il manque de mettre en péril l’identité du spectateur, en défiant la totalité du public d’affronter la violence de son existence. L’acteur Guillaume Tobo parvient toutefois à personnifier le texte et à lui rester fidèle. Le dialogue entre acteur et musicien fonctionne, tissant une ambiance de révolte et de mystère. Le corps agité de l’acteur incarne bien le caractère picaresque de ce personnage, dans ses tressaillements physiques, ses oscillations entre quête mystique d’émancipation et vision de signes annonciateurs de sa propre chute.

On aimerait voir plus souvent dramaturges et acteurs se mettre en péril avec des textes du registre de ceux de Koltès : d’un réalisme provocant, insultants pour l’espèce de ceux qui règlent et policent.

Vu au Lavoir moderne parisien.
Programmé au Festival off d’Avignon.

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