Il est difficile de ne pas être emporté par la langue de Federico Garcia Lorca, poète et dramaturge de « l’amour obscur », de la passion, des couleurs andalouses, mais aussi des traditions populaires et des cultures tsiganes. Son œuvre, influencée par le romantisme, le symbolisme ou le surréalisme, a été stoppée brutalement quand, au début de la guerre civile espagnole, il est assassiné par un groupe franquiste anti-républicain. Ses textes resteront longtemps interdits en Espagne avant que leur soit rendue la place qu’ils méritent.

Parmi ses pièces de théâtre majeures se place la trilogie rurale formée de Noces de sang, Yerma et La Maison de Bernarda Alba. C’est la première que la compagnie de la Grue blanche met en scène sur les planches du À la Folie théâtre. L’histoire tient en quelques mots : le jour de ses noces, la fiancée s’enfuit avec Leonardo, son ancien amant, qui n’a pu l’épouser faute d’une situation convenable et est aujourd’hui marié à une autre femme. Le fiancé éconduit, d’autant plus animé par l’esprit de vengeance que l’amant appartient à une famille ennemie responsable de l’assassinat de son frère et de son père, les poursuivra jusqu’à la mort, l’intrigue ne pouvant se dénouer que par le drame. La force poétique du texte de Lorca sublime ce récit, inspiré d’un fait divers survenu dans un petit village d’Andalousie.

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Dans un décor très sobre, avec la seule présence de quelques tabourets, d’une clarinette, d’un violon et d’une robe blanche, les quatre comédiens font revivre les seize personnages. Par une simple modification d’accessoire – chaussures, châle –, par un chignon serré ou des cheveux relâchés, par le changement de leur posture, les interprètes passent d’un personnage à l’autre, sans pour autant que cela ne paraisse artificiel et sans que le spectateur hésite sur qui parle à tel ou tel moment. Cette simplicité du décor et des costumes permet de mettre en lumière la puissance des passions qui traversent la pièce, si intensément exprimées par le texte de Garcia Lorca. On regrette d’ailleurs que, quand le texte s’enflamme, on peine un peu parfois à saisir tous les mots, seule légère déception dans l’interprétation.

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L’intelligence de la mise en scène est d’avoir mêlé tango et musique au jeu des comédiens. Le tango, danse de la passion par excellence, met en exergue les sentiments profonds bridés par la morale, qu’ils soient haine, amour, dégoût, jalousie ou fatigue de l’autre. Ainsi, lorsque l’épouse de Leonardo veut le retenir auprès d’elle, elle essaie de l’entraîner dans un tango, mais elle est la seule à se mouvoir, la seule à mettre son corps dans la danse, lui restant figé alors qu’elle le fait tourner avec elle. À cette danse fait écho celle des fiancés où la jeune femme, bien qu’elle cherche à se laisser emporter, n’y parvient jamais tout à fait : pour l’un comme pour l’autre, le corps ne ment pas, qui les entraîne vers un autre corps que celui qui les tient. Plus tard, le triangle amoureux sera figuré par un tango entre les trois protagonistes et l’affrontement final par un duel dansé entre les deux hommes. C’est aussi par la musique que se dévoilent les émotions, violon et clarinette chantant tour à tour la joie, le désespoir, les doutes, la douleur…

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Musique et danse prennent ainsi une grande part au spectacle, qui commence par les vocalises des quatre comédiens, groupés en cercle, tels un chœur antique. On découvre ensuite la mère du fiancé, qui est en train de coudre en fredonnant. À l’arrivée de son fils, elle se lance dans une diatribe contre les armes qui lui ont enlevé son mari et son premier enfant. Les fiançailles sont évoquées, pour lesquelles la mère éprouve beaucoup de méfiance alors que le fils fait preuve d’un enthousiasme débordant : l’avenir donnera raison à la première… Mais si le fils peut paraître un amoureux naïf, il traquera au final sans relâche les amants en fuite. Il sera aidé dans sa quête par la Mort et par la Lune, incarnations néfastes qui appellent à ce que le sang coule et qui sont ici figurées par des masques portés par les comédiens, pour mieux souligner le caractère allégorique de ce dernier acte.

La fin tragique est inévitable et les deux jeunes hommes y perdent la vie, laissant seules mère et fiancée. Cette mère qui perd le dernier de ses fils, le dernier des siens, qui jusqu’alors n’avait pu formuler sa souffrance que par un cri muet, laisse alors la douleur l’envahir et son cri muet se transformer en un vrai hurlement, qui coupe le souffle du spectateur pour le laisser, à son tour, sans voix.

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Noces de Sang

d’après Federico Garcia Lorca

À La Folie Théâtre

Du 9 février au 16 avril 2017, le jeudi à 19h30, le samedi à 18h, le dimanche à 16h30

Avec Hélène Hardouin, Romain Sandere, Erwan Zamor et Maiko Vuillod

Mise en scène : Natalie Schaevers

Direction d’acteurs : Sandrine Briard

Coach chorégraphe : Patrice Meissirel

Crédit photos : Elodie Petit

Spectacle initialement créé et joué au Théâtre de Nesle en avril 2016

A propos de l'auteur

Pauline Monnier

Pauline est éditrice aux éditions Lextenso (spécialisées en droit). Amatrice de théâtre et de cirque tout autant que de littérature et d'expositions, elle se passionne également pour les voyages, ayant notamment traversé huit pays d'Asie huit mois durant.

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