Une déambulation apaisante vers la finitude.

Rimini Protokoll se lance toujours dans des projets novateurs, alliant la fiction et le documentaire, la recherche et la représentation, le ludique et le politique, les dispositifs immersifs et la narration. Pour leurs projets de la théâtralisation du quotidien, ils proposent des narrations authentiques, privées, intimes, près du réel et collaborent avec ceux qu’ils appellent les experts du quotidiens tels que : les spécialistes des obsèques pour Deadline, les chauffeurs de poids lourds pour Cargo Sofia, etc.

mmDans Nachlass, pièces sans personnes, ils mettent en scène la relation paradoxale que la société contemporaine entretient avec la mort, d’un côté, le déni et le refoulement du mourant hors du foyer familial dans l’anonymat de l’hôpital ; de l’autre côté, les discussions enflammées sur l’assistance au suicide, sur le droit de mourir en toute dignité, etc. Pour Nachlass, après deux ans de recherche dans des centres de soins palliatifs, des hôpitaux, des laboratoires scientifiques, des pompes funèbres, des notaires, il n’y a pas d’experts de la mort, comme c’était le cas pour Deadline où ils mettaient en scène les spécialistes des obsèques : un orateur funéraire, une femme qui autopsie les corps à la morgue, une violoniste qui joue du violon aux funérailles. Cette fois, Stefan Kaegi et son équipe sélectionnent des individus très différents les uns des autres pour aborder uniquement le chemin emprunté pour aller vers la finitude: une employée dans l’horlogerie à la retraite, un graphiste à la retraite et pêcheur à la mouche, une ambassadrice de l’Union Européenne, un directeur du Département des neurosciences, une secrétaire à la retraite, un ingénieur et base jumper, un commerçant d’origine turque à la retraite et un couple de retraités. Comment vont-ils aborder leur disparition ? Qu’est-ce qu’ils voudront transmettre ? Comment ont-ils vécu ? Voudront-ils qu’on se souvienne d’eux ? Les individus choisis ne tombent pas du tout dans le piège de la sentimentalité, chacun se dirige vers la fin à son rythme, à sa manière mais y a une phrase qui revient toujours d’un récit à l’autre. Ils souhaitent tous qu’on se souvienne d’eux après la représentation.

kkPour nous parler de leur chemin vers la fin, chacun a préparé une pièce, un lieu de mémoire qui pourrait représenter une partie infime de lui. Pour accéder aux huit pièces, les spectateurs attendent tous dans une sorte de couloir d’accès entouré de huit portes palières au-dessus desquelles est marqué le compte à rebours pour pouvoir enfin monter dans une des « cabines », la pièce que chaque personne a conçue pour la représenter après sa disparition. Les minutes affichées au-dessus des portes palières filent comme le compte à rebours vers la finitude de ces personnes absentes. A chaque fois qu’une porte palière s’ouvre, un certain nombre de spectateurs peut accéder à l’espace intime d’un absent physiquement pour pouvoir écouter son témoignage, ses désirs, sa vision de vie et de mort, tout ce qu’il ne pourra plus relater après sa disparition.

Les dispositifs scéniques de Dominic Huber sont des espaces qui non seulement peuvent être vus, mais aussi expérimentés, parcourus par un individu ou plusieurs. Dans cette déambulation d’une porte palière à l’autre, chaque spectateur crée son parcours individuel, son propre cheminement combinatoire d’un récit vers la mort à l’autre. A l’intérieur de chaque pièce, une forme de voyeurisme déambulatoire s’installe dont les spectateurs sans gêne ouvrent les tiroirs d’un chevet de lit, feuillètent un album photo, fouillent dans une boîte emplie de souvenirs de vie et de voyage, etc. Chacune des personnes absentes a sa propre perception, sa manière d’aborder la finitude, ses lieux de mémoire qu’elle veut entretenir avec ses proches, ce qu’elle veut transmettre aux vivants lorsqu’elle sera plus présente physiquement. Puisque d’après Stefan Kaegi et son équipe, le souvenir subsiste, les absents reviennent d’un temps à autre pour interagir avec nous, dialoguer, influencer, proposer de voir leur parcours de vie différemment.

nnUn dispositif particulier, tant politique qu’immersif, qui active les spectateurs physiquement, qui appelle à la réflexion et qui aide à voir le chemin vers la mort différemment, un cheminement plus apaisé et apaisant. Ce n’est que la voix de ces individus qui change d’une pièce à l’autre qui crée un effet de présence, qui nous accueille, nous invite à ouvrir les boîtes, les tiroirs, à nous déplacer ou nous asseoir. Dans cette absence de la présence en chair et en os, il y a très peu de projections vidéo pour nous présenter les individus qui vont disparaître ou qui sont peut-être déjà disparus. Nous n’en sommes pas sûrs. Mais ce qui est certain, c’est que cette non-présence nous accompagne pendant longtemps, cette absence nous hante plus que la présence en chair et en os. Une des phrases qui nous suit, même après cette expérience inédite, est celle d’une des personnes qui aborde sa finitude, le professeur Frackowiak : « Je ne voudrais pas vivre si je ne pouvais pas me souvenir, sentir, ou si mes émotions étaient totalement émoussées. »

Conception Rimini Protokoll (Stefan Kaegi / Dominic Huber)

Vidéo Bruno Deville

Dramaturgie Katja Hagedorn

Son Frédéric Morier

Assistantes conception Magali Tosato et Déborah Helle

Assistantes scénographie Clio Van Aerde et Marine Brosse

Conception technique et construction du décor Équipe du Théâtre de Vidy

Du 6 au 17 novembre 2018.

A la MC93.

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