Une mère venue faire une leçon de morale à sa fille en fugue dans l’atelier de son amant de peintre… Telle est la première scène de Modi, donné – ça ne s’invente pas – au théâtre de l’Atelier. D’apparence anodine et au premier abord classique, la scène reflète la plupart des thèmes de la pièce : la vie de bohème, l’argent qui manque, l’artiste fou mais génial, l’antisémitisme, la muse amante qui fait fi des convenances et de sa famille pour suivre l’homme qu’elle aime… Tout ça « au nom de quoi ? », demande la mère… « De ma vie », répond la fille. Deux mondes s’opposent ici, celui de la raison et celui de la passion, cette passion qui « n’est pas dans les gènes » de la famille.

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Dans cette pièce, c’est aussi toute la vie artistique du début du XXe siècle qui s’expose, du quartier de Montparnasse à celui de Montmartre. Les cafés, l’absinthe, les toiles vendues pour payer le loyer, la camaraderie mêlée de rivalité, l’effervescence culturelle, le refus de l’autorité, la recherche d’un nouvel esthétisme et le rejet de l’ancien… La guerre aussi, qui fauche nombre de jeunes talents. Dans leur logement que l’on imagine mansarde sous les toits de Paris, Jeanne Hébuterne pose pour Amedeo Modigliani. Reflets de l’esprit de leur époque, ils incarnent l’un le peintre de génie, caractériel, ombrageux, l’autre la muse, amoureuse et aimée, ayant laissé derrière elle son destin tout tracé d’épouse honnête. Elle-même peintre, Jeanne abandonne cette passion pour se consacrer à celle que lui inspire son amant, estimant son talent bien trop pâle face à l’éblouissance de Modigliani – figure commune d’une époque où la femme créatrice s’efface pour laisser place à l’art de son compagnon. Bientôt apparaît un autre archétype de cette période-là, le marchand d’art, à la fois soutien de l’artiste et suspecté de s’enrichir grâce à son don. Il prend les traits de Léopold Zborowski, qui fut l’un des proches de Modigliani et qui vendit ses toiles. Dans Modi, il est à la fois l’ami et l’ennemi, celui qui vient rappeler les réussites et les échecs, celui qui sert de bouc émissaire à Amedeo, mais qui, quoi qu’il arrive, lui sera fidèle.

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Si les personnages représentent des figures typiques du Montparnasse du début du XXe siècle, ils n’en sont pas pour autant une caricature. En partie parce qu’ils ont réellement existé, mais aussi parce que l’écriture de Laurent Seksik leur apporte des nuances, du relief, une sincérité qui leur donne vie. Leur caractère malicieux y joue aussi pour beaucoup. Bien que l’issue tragique de l’histoire ne fasse pas de doute, un humour teinté d’ironie traverse constamment la pièce. Il faut voir Stéphane Guillon et Geneviève Basile se donner la réplique dans une scène où belle-mère et beau-fils, non sans une certaine complicité, se houspillent et brocardent l’un sur autre. Il faut écouter aussi les éclats de Modigliani, ses boutades, ses formules cinglantes, ses envolées sur son art et celui des autres… Laurent Seksik, auteur de plusieurs romans consacrés à des personnalités comme Zweig, Einstein ou Romain Gary, explique n’avoir pu créer son personnage qu’au théâtre, le trouvant trop à l’étroit dans un roman : il « appelait à l’oralité, au dialogue, au mouvement ». Et la flamboyance de l’artiste trouve en effet toute sa place sur les planches, tout comme l’atmosphère d’une époque où se mêlent énergie destructrice de la guerre et énergie créatrice du monde de l’art.

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Le couple fuit les bombardements parisiens de cette année 1917 et se réfugie à Nice. Le changement d’atelier est marqué par le changement de la fenêtre qui donne sur l’extérieur : en tournant le panneau sur laquelle elle est ancrée, d’horizontale, elle devient verticale. Ce changement de décor illustre la différence entre les deux villes : la première ouverture ne permet de contempler que le ciel bas et gris de Paris, alors que la deuxième, tout en hauteur, laisse voir le bleu, tant celui de l’azur que celui de la mer, et laisse entrer la lumière. On pourrait croire le peintre heureux de ces couleurs qui ont tant inspiré ses contemporains et ses prédécesseurs, mais c’est de Paris qu’il se languit. Modigliani « n’a jamais peint que des hommes » et « n’aime pas les paysages ». C’est à Montparnasse et à Montmartre qu’il a ses habitudes, ses modèles, son inspiration. À mener une vie trop rangée sous le soleil du Sud, il en perd son art autant que le Nord. Il ne « voit plus rien avec toute cette lumière ». On touche ici au mythe de l’artiste maudit, qui a besoin d’instabilité, de noirceur, d’alcool, de folie pour créer. Le peintre ne pourra alors que retourner vers cette vie-là, peu important la menace de la tuberculose qui le poursuit, peu important les proches laissés en chemin et qui tentent, malgré lui, de le sauver…

Stéphane Guillon – dont le passé de chroniqueur trublion aurait pu nous faire craindre une interprétation tout en cabotinage – se glisse à merveille dans les habits de Modigliani. Sarah Biasini est émouvante en femme amoureuse, qui, sans pour autant s’en laisser conter, soutient son homme jusqu’au bout. Geneviève Casile et Didier Brice complètent le quatuor avec talent et justesse. À eux quatre, ils nous transportent aux côtés de Modigliani, Picasso, Soutine, Apollinaire et de leurs muses qui appartiennent, autant que les artistes, au mythe de ces années folles. Si bien qu’en sortant du théâtre, on se surprend à vouloir entrer dans le premier café venu en criant « Garçon, une absinthe ! ».

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Modi

Au théâtre de l’Atelier

À partir du 10 octobre 2017

Du mardi au samedi à 21h00, Matinée le dimanche à 15h00

Durée : 1h40

De Laurent Seksik

Mise en scène Didier Long

Avec Stéphane Guillon, Geneviève Casile, Sarah Biasini et Didier Brice

A propos de l'auteur

Pauline Monnier

Pauline est éditrice aux éditions Lextenso (spécialisées en droit). Amatrice de théâtre et de cirque tout autant que de littérature et d'expositions, elle se passionne également pour les voyages, ayant notamment traversé huit pays d'Asie huit mois durant.

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